Le Grand Ferré, premier héros paysan de Colette Beaune

La Chronique dite de Jean de Venette (1359) raconte l’exploit de deux cents paysans qui, sous le commandement du Grand Ferré, repoussèrent une attaque anglaise dans le diocèse de Beauvais (à Longueil plus précisément). Le Grand Ferré s’y distingue par sa force (il combat avec une hache ferrée) et par son courage. Il meurt de fièvre quelques jours plus tard pour avoir bu de l’eau trop froide, non sans avoir occis quelques Anglais de plus, venus le cueillir sur son lit de mort dans sa ferme de Rivecourt. La légende précise que tant qu’il vit, les Anglais n’osèrent plus attaquer le village. Le chroniqueur relate cet évènement pourtant local parce qu’il est proche du lieu (il est né dans cette région) et de la date de l’exploit (il écrit cette chronique moins de six mois après les évènements).

Huit autres chroniques mentionnant la bataille de Longueil existent ; elles donnent trois versions différentes de l’évènement, certaines sont centrées sur le Grand Ferré, d’autres sur le capitaine, Guillaume l’Aloue, mort au combat, qu’il va remplacer, d’autres enfin se placent du côté des Anglais. Mais toutes sont des chroniques locales et non officielles (aucune mention dans celle de Froissard par exemple, probablement parce qu’il s’agit d’une chronique nobiliaire et que l’évènement est commun).

Le texte de cette Chronique utilise un entrelacs de références pour construire son récit : il puise dans l’Ancien Testament pour y chercher la figure de Samson, dans les romans de chevalerie pour y chercher l’imagerie des géants et de l’homme sauvage (celui qui est dépourvu de tous les défauts de la civilisation et qui préfère l’eau à tout aliment fermenté) ou dans celle du charbonnier, figure très populaire à l’époque. Le Grand Ferré meurt d’avoir bu de l’eau trop froide, geste qui rappelle certains épisodes de la Bible quand des chrétiens le cœur impur sont terrassés pour avoir bu une eau trop pure. Quel est donc le pêché de ce paysan ? En faisant prisonnier quelques nobles, et surtout en refusant les rançons (ce qui laisse supposer que les prisonniers même nobles ont été tués), il a contesté l’ordre social.

L’objectif de Colette Beaune est de construire une histoire politique sur une anomalie : un paysan héros au XIVe siècle. Son étude s’articule autour de trois temporalités : celle de 2012, temps de son analyse, celle du XIVe siècle, époque dans laquelle s’inscrit l’évènement, et enfin celle du XIXe siècle, époque pendant laquelle se construit tout un roman national autour de la figure du Grand Ferré. Pour ce qui est du XIVe siècle, Colette Beaune étudie l’évènement en partant d’une focale large (le société médiévale du XIVe siècle) pour aboutir à une focale plus restreinte sur Longueil (s’inspirant alors des techniques de la micro-histoire). Pour ce qui est du XIXe siècle, elle articule son étude entre ce qui relève du local et ce qui relève du national, puisqu’au moment où la célébrité du Grand Ferré est à son apogée, des différences notables existent entre la province (qui va lier le phénomène de la Jacquerie au Grand Ferré) et la capitale (qui distingue les deux phénomènes et célèbre avant tout le patriote). De même, après 1960, le Grand Ferré disparaît de la mémoire nationale (la période n’est plus à la célébration des héros et la société n’est plus aussi paysanne), mais il reste présent dans l’identité régionale.

Statue du Grand Ferré, Longueil Sainte-Marie (Source Squal focale photographie)

Le premier chapitre expliquant cette bataille de Longueil, les cinq chapitres suivants resserrent la focale, de la plus large à celle plus restreinte, sur cette société médiévale dans laquelle s’inscrit le combat du Grand Ferré. Colette Beaune revient tout d’abord sur la genèse des trois états, division emblématique de la société médiévale. Si l’Église affirme que tous les hommes sont égaux devant Dieu, la société, elle, est triple et hiérarchique. Cette tri-fonctionnalité apparait en 860, dans un monastère de la région d’Auxerre, il s’agit alors d’une adaptation du schéma romain : senatores, equites, plebei. Au XIe siècle, deux évêques rapproche la tri-fonctionnalité de la société de celle de la maison de Dieu et introduisent l’idée de réciprocité entre les trois ordres. Mais ce schéma s’efface au profit d’une vision binaire de la société, après la réforme grégorienne, qui divise alors les hommes entre clercs et laïcs. Au XIIIe siècle, le schéma tri-fonctionnel s’impose à nouveau car il correspond à l’organisation de la société féodale, moines et clercs appartiennent dès lors au même ordre, de même que les princes et les milites. Le dernier ordre désigne alors celui qui est voué à l’obéissance, qui est également soumis aux prélèvements, et à tous ceux qui vivent de leur travail. Quant au Roi, il est au-dessus de cet ordre, il est à la fois clerc, chevalier et chef de guerre, et source de prospérité pour son peuple.

Dans l’imaginaire de cette société médiévale, le paysan est proche de l’animal : il pue, est inculte, superstitieux et laid, notamment parce qu’il travaille la terre qui est un objet indigne. Tout le contraire du clerc et du chevalier. Dans la Bible, les paysans et les serfs descendent de Cham, celui qui a ri de la nudité de Noé, son père (les nobles  descendent de Japhet et les Clercs de Sem). Pourtant le travail est nécessaire à l’œuvre de Dieu et par ce constat, le paysan dans la pastorale devient pieux et simple. Cette vision influence alors progressivement les chroniqueurs. Le paysan devient courageux dans son travail, respectueux de Dieu, obéissant ; il peut être bon. La société est à nouveau vue comme interdépendante, même si elle est hiérarchisée. L’Église comme l’État sont vus comme un corps, dont toutes les parties, mêmes disgracieuses, sont nécessaires.

Dès le début du XIVe siècle, la tri-fonctionnalité se heurte à la réalité d’une société multiple et moins homogène : les étudiants sont de plus en plus nombreux parmi les oratores, les hommes d’armes comme les piquiers et les arbalétriers (des hommes du commun) également chez les milites et les marchands fragilisent l’homogénéité des laboratores. Au XVe siècle, les trois ordres perdent de leur sens. L’État moderne fait de tous les laboratores les sujets du Roi.

Dans cette société médiévale hiérarchisée, apparait ponctuellement des héros paysans. Deux sont imaginaires, comme Guillaume Tell et Robin des Bois. Ils interviennent toujours dans un contexte de vacance (ou de vacuité) du pouvoir. Ils sont tous morts en ayant assuré le survie du groupe. Tous sont vus comme ambivalents, sont-ils des héros ou des rebelles ?

Abbaye royale de Saint-Corneille de Compiègne, vers le milieu du XVIIIe (Source Wikipédia)

Colette Beaune réduit la focale pour s’intéresser à la prestigieuse (et pourtant disparue) Abbaye de Saint-Corneille. Elle est le premier acteur de cette histoire. Fondée en 877 au cœur de la ville de Compiègne, il s’agit à ses débuts d’une collégiale de 100 chanoines dédiée à sainte Marie. Consacrée en présence de l’Empereur et, selon la légende, du Pape, Jean VIII, elle bénéficie de nombreux privilèges, ce qui lui attire les foudres de l’évêque de Soissons (1233-1234). En 1150, Louis VII remplace les chanoines par des moines bénédictins de Saint-Denis, non sans conflit. L’abbaye est exceptionnelle par ses reliques, celle de saint Corneille et celles de la Passion. Connue pour ses nombreux miracles et guérissons, elle participe à des processions politiques alors qu’elle n’est qu’une abbaye (et non une cathédrale), elle dispose d’une protection pontificale (elle n’est donc pas soumise aux taxes et est autonome par rapport à l’évêché, y compris en matière de justice). Elle a enfin le soutien de la royauté pour avoir accueilli trois sacres et abriter des tombeaux royaux et possède un patrimoine important et intouchable.

Au XIIIe siècle, l’abbaye est riche et prestigieuse, mais elle est de plus en plus contestée, notamment pour sa gestion des indulgences. Mais dès que des périodes de tension se font sentir entre la royauté et la  papauté, Saint-Corneille choisit le Roi, ce qui lui permet malgré les difficultés de maintenir son pouvoir. Sauf qu’en 1260, les bourgeois de la ville de Compiègne érigent un beffroi. Véritable provocation aux yeux de l’abbaye qui le voit comme une nouvelle contestation de son autorité, tant sonore (les cloches de l’abbaye étaient de tout temps les premières à sonner) que politique. Ce concurrent laïc impose une division entre heures légales et heures liturgiques, entre justice urbaine et justice religieuse, entre archives urbaines et archives ecclésiastiques. L’Abbaye va devoir ainsi gérer un nouveau concurrent.

L’auteur s’intéresse ensuite à Compiègne, capitale économique et politique dont l’extrême centre-ville appartient à l’abbaye. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, au-delà des anciens remparts, sont construits des bâtiments publics, de nouvelles églises paroissiales, des églises mendiantes, un nouveau château royal et des nouveaux remparts. La ville est prospère, un maire assisté de jurés la gouverne. En 1319, la ville qui était une commune, redevient une ville franche, elle perd son autonomie judiciaire mais garde son droit à l’auto-détermination. Trois gouverneurs (élus?), issus des familles bourgeois remplacent le maire et ses jurés, un conseil de ville de 20 membres, tous des notables, est créé. La ville doit sa prospérité (qui diminuera à cause de la guerre) aux taxes sur le transit du vin, ainsi qu’à la production locale (qui en partie revient à l’abbaye), la foire de trois jours (dont les revenus reviennent à l’abbaye), puis de quinze jours (les revenus seront alors partagés entre l’abbaye et le roi), les séjours royaux car la ville est un lieu de culte pastoral, de chasse royale et d’adoubement (cf. la relique du bras de saint Georges). Compiègne a toujours été fidèle au Roi.

Longueil est quant à elle une « ville rurale », dépendante de l’Abbaye. Elle est sur un ancien domaine de l’abbaye, ce qui fait que cette dernière y est seul seigneur. 50% de la population de Longueil est salarié de l’abbaye. Elle est le plus gros employeur de la ville et c’est elle qui distribue les terres et les maisons. Longueil est, en outre, la résidence préféré de l’abbé. Les moines délèguent à un maire un certain nombre de tâches sur le village, comme celle de la perception des taxes. 93% des foyers sont paysans en 1322, une vingtaine de familles possèdent des terres. En 1480, après les crises, la village a perdu 60% de ses habitants. Il n’y a plus que deux familles possédantes, moins d’artisans mais aussi moins de petites propriétés (ce qui est le résultat d’alliances). Le plus gros fermier est Guillaume L’Aloue, dont le Grand Ferré est le premier valet.

Un dernier chapitre clôt cette présentation du contexte sur la question du servage. En 1247, tous les hommes résidant à Longueil sont affranchis du formariage (taxe sur le mariage des serfs), de mainmorte (interdiction de léguer ses biens) et de la corvée de prairie, mais ils doivent le chevage (taxe par tête) « aux termes et tarifs accoutumés ». Peu de serfs à Longueil, mais quelques familles riches comme les Fillon (fermier des moines). Quant aux Ferrés, ils vivent dans l’aisance et possède une maison. On ne sais pas par contre si le Grand Ferré était libre ou serf de l’abbaye voisine, celle de Saint-Wandrille. Mais même s’il est serf, le Grand Ferré est un paysan aisé et probablement chef de son village.

Cette « première » partie, notamment le chapitre consacré à l’Abbaye Saint-Corneille, est la plus intéressante, donnant l’impression que les religieux géraient leur abbaye comme une véritable entreprise, avec ses objectifs d’expansion, ses filiales et ses privilèges. On y (re)découvre l’existence des « cueilloirs » (livre de comptes tenu ici par l’abbaye) et celle des indulgences, toujours aussi hallucinante. Le chapitre consacré à la société médiévale, notamment l’étude de la genèse de la division tri-fonctionnelle, est également passionnant : court, partant de l’origine romaine de cette division à son évolution dans l’État moderne, il a le mérite d’expliquer en peu de mots la fonction de cette division hiérarchisée de la société.

Dans ce que l’on pourrait considérer comme la deuxième partie de l’ouvrage, Colette Beaune se rapproche du temps de l’évènement, en présentant dans l’ordre, l’abbé Anséric de Saligny, qui dirige l’abbaye au moment de la bataille de Longueil ; le capitaine de Creil Jean de Fotheringhay et Sancho Lopez de Uriz, qui participent à l’attaque de Longueil. Elle revient ensuite sur les années qui ont précédé cet affrontement pour conclure cette partie par les trois versions de cette bataille.

L’Abbé Anséric de Saligny a dirigé l’abbaye de 1334 à 1360, pendant ce qui furent les pires années du XIVe siècle. Il est élu à la charge d’abbé, mais l’élection (par compromis, les moines désignant deux ou trois grands électeurs qui se mettent d’accord sur un nom) est contestée. Elle sera pourtant confirmée par le pape. Anséric est probablement originaire du comté d’Auxerre. Il met en application la réforme de Benoit XII et prend en charge l’hôpital Saint-Nicolas, les deux maladreries de Sainte-Madeleine et de Saint-Lazare ainsi que la Table-Dieu, l’ensemble étant dépendant de l’Abbaye. Il récupère la gestion de l’hôpital lors d’un procès contre les ordres mendiants (qui ont obtenus cette charge à plusieurs reprises). Il dispense la justice ecclésiastique et est souvent en conflit avec le prévôt responsable de la justice royale (notamment quand le statut de la personne – clerc ou laïc – est sujet à discussion). Il fait face à une augmentation des contestations contre l’abbaye, de la part des paysans et des bourgeois. Depuis le milieu du XIIe siècle, lorsque la ville de Compiègne est devenue une commune, l’opposition entre la ville et l’abbaye n’a cessé de grandir pour le contrôle du sol urbain, la levée des taxes, la justice. Mais la ville perd son statut en 1319, ce qui apaise les tensions, moines et bourgeois parvenant à des compromis. Reste que la négociation entre les deux est toujours délicate. Anséric fait face également à l’augmentation des impôts royaux, des taxes municipales et des ponctions pontificales dont l’abbaye est de moins en moins exemptée. Malgré cela, il maintient le rayonnement de l’abbaye et parvient à entretenir de bonnes relations avec la cité, la noblesse locale et la bourgeoisie urbaine.

Sur ceux qui attaquèrent Longueil, on ne connait que peu de choses, seulement que les chroniqueurs les désignent comme des Anglais. Pour les paysans, ceux qui ont attaqués leur village sont des Anglais, coupables de tous les pêchés dans l’imaginaire populaire. Peut-être est-ce le cas, mais ils peuvent tout aussi bien être des Navarrais, car à l’exception de deux individus, tous sont anonymes.

Jean de Fotheringhay est Anglais, capitaine de Creil. Il est de naissance noble mais pauvre. Il s’est engagé dans l’armée du duc de Lancastre mais passe très vite au service du Philippe de Navarre (frère du roi de Navarre), qui le fait capitaine. Il prend possession du château de Creil où il met en place un commerce de sauf-conduits qui lui rapporte une fortune, notamment lorsqu’il rançonne des moines de l’abbaye capturés à Creil pour ne pas avoir ces laissez-passer. De plus, il pille et rançonne les villages voisins pour nourrir sa garnison. Au traité de Brétigny en 1360, Jean de Fotheringhay doit vider le château. Il obtempère de mauvaises grâces, mais va un peu plus loin prendre la ville de Pont Saint-Maxence. Il doit partir à nouveau et va en Bretagne où il devient capitaine de la forteresse de Bécherel. Sancho Lopez est le vassal du roi de Navarre, Charles II. Issu d’une famille noble navarrais, il mène de nombreuses campagnes en France pour le compte de son roi, auquel il doit son service militaire. Dans ses campagnes, il est parfois associé aux Anglais. Capturé à Longeuil, il est libéré (et c’est le seul) contre 100 bourgeois de Compiègne. Il devient par la suite homme de confiance du Roi, sergent puis huissier d’arme. Il est probablement le porteur de la bannière jetée dans la fosse par le Grand Ferré lors de la bataille de Longueil.

Comme l’auteur le disait dans la présentation de l’abbé Anséric de Seligny, le XIVe siècle a été une période terrible en France : famines, cherté des denrées, Grande Peste en 1348 (pendant laquelle un tiers de la population meurt surtout dans les villes et les communautés), guerre de Cent Ans (de 1337 à 1437, qui nait d’une guerre de succession entre le Valois Philippe VI, l’Anglais Édouard III,  et Charles de Navarre), jacqueries (révoltes des paysans contre les nobles). Pendant cette période de guerre, les impôts augmentent et le commerce diminue. Les difficultés sont telles qu’il est question à un moment d’autoriser les roturiers à combattre (alors que seuls les nobles paient l’impôt du sang). Par nécessité, le pouvoir (peut-être l’abbé) confie la défense locale à des paysans et les villages reçoivent le droit de résister et de garder leur butin. Il n’est donc plus honteux de donner des armes aux paysans. D’ailleurs, en 1359, deux villages dépendants de l’abbaye passent du côté des Navarrais. Les troupes anglo-navarraises s’installent à présent dans des bases, au lieu de piller lors de vastes chevauchées à travers le territoire (les fameuses « grandes chevauchées »). Parce que le type même de la guerre change et, parce que les troupes royales ne sont pas présentes pour assurer la défense, le recours aux paysans est nécessaire.

Colette Beaune clôt cette deuxième partie en revenant sur les événements de Longueil. Le village compte entre 200 à 300 hommes, il s’agit d’un village fortifié qui accueille les familles menacées aux alentours. Il fait face à 1600-1700 « Anglais », provenant de la garnison de Creil et d’autres forteresses voisines. Le village est un immense grenier et les Anglais ont besoin de provision. Les paysans s’y regroupent donc pour protéger leurs vivres et leurs familles.

Il existe principalement trois versions de cette bataille, celle de la Chronique Carme qui est centrée sur le personnage du Grand Ferré, celle du moine de Saint-Denis, qui insiste plus sur l’irrespect des règles envers les prisonniers par le Grand Ferré, et qui précise qu’il n’a pas reçu les derniers sacrements et, enfin, un ensemble d’autres récits centrés sur Guillaume L’Aloue, le capitaine du Grand Ferré, dans lesquels l’accent est mis sur la bravoure du capitaine jusqu’à sa mort. Les versions anglaises quant à elles présentent cette bataille comme un tragique malentendu, une opération mineure qui aurait mal tourné.

Les paysans de Longueil semblent former une garnison, au sein de laquelle ils auraient eux-mêmes élus leur chef, Guillaume L’Aloue. Suivant les chroniqueurs, ils sont désignés par le terme de Jacques, de révoltés ou de brigands. Certains précisent que la résistance aurait continué après la mort du Grand Ferré.

Les chiffres des victimes diffèrent énormément entre les chroniques. Le sort des prisonniers est peu clair, mais trois sources prétendent que par esprit de vengeance les paysans les ont tués (sauf Sancho Lopez). Et il n’auraient pas rendu les corps. Si les nobles ont l’obligation de protéger les prisonniers, pour les paysans le problème est différent : eux sont souvent massacrés quand ils sont pris, faute de pouvoir payer une rançon. Pour toutes les chroniques, les paysans agissent dans le cadre d’une défense légitime, défense du village (mais pas défense du royaume).

Cette victoire est réjouissante pour l’abbé, car elle donne raison à sa politique de défense du territoire par des locaux. Elle est en revanche éphémère puisque les Anglais reviennent.

Cette deuxième partie souffre d’une trop grande longueur car elle est trop éloignée de la légende. Autant la première partie parait logique puisqu’elle replace cette légende du Grand Ferré dans un contexte historique et géographique qui permet de mieux rendre compte de sa spécificité, autant cette deuxième partie parait moins pertinente pour comprendre cette légende. Bizarrement alors que l’étude se rapproche des événements, elle parait en être la plus éloignée. Il n’est plus question de la faute du Grand Ferré dans cette partie, ni de l’interprétation de cet événement, l’étude se focalise uniquement sur des personnes comme l’abbé Anséric de Saligny ou les deux routiers, sans apporter plus à la compréhension symbolique des gestes du Grand Ferré. A ce stade, on ne perçoit plus ou pas cette anomalie dont l’auteur parle dans sa présentation de l’ouvrage. Si l’accent est mis sur les désordres de ce mi-XIVe siècle, Colette Beaune n’en tire pas d’analyses pour interpréter les transgressions à l’ordre social présents dans la légende, ce qui frustre le lecteur.

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la postérité du Grand Ferré, à l’échelle nationale et à l’échelle locale. Grâce à la Chronique Carme et à la Chronique normande, le récit a survécu notamment à Paris, dans la cour de Bourgogne et dans les monastères du Nord. Il connait une fortune éditoriale tardive lors de l’édition en 1672 de la Chronique Carme et succincte car du XVIe aux années 1760, il n’est presque plus recopié et connait un creux éditorial. Le thème du héros à la hache est par contre populaire dans le Beauvaisis jusqu’au XVIIIe (cf. Jeanne Hachette), dans un contexte où les paysans sont amenés à s’auto-défendre.

La Chronique Carme « réapparait » en 1723, mais l’édition rencontre peu de succès. Au XVIIIe siècle toujours, La Curne de Sainte-Palaye, érudit, s’intéresse à la Chronique et en assure le succès : il est le premier à remarquer l’histoire du Grand Ferré. A partir de lui, le récit du Grand Ferré est repris dans des histoires de France (cf. Velly-Villaret) qui, jusque-là, ne voyaient dans les paysans que des Jacques dignes de la potence (cf. Froissard). L’image du paysan change durablement, et le Grand Ferré devient un héros chrétien.

Jean-Baptiste La Curne de Sainte-Palaye et son jumeau (source wikipédia)

Au XVIIIe siècle, Dom Claude Cartier, érudit, a lu la Chronique Carme et dans son Histoire du duché de Valois, il commence son récit par l’évocation du paysans héros et de la Jacquerie (le Grand Ferré devient un lieutenant de Guillaume Caillet, chef des Jacques). Dans ce texte, le Grand Ferré a été serf, il est mort pieusement et a épargné les prisonniers. Il devient un grand homme, le récit minimise l’exploit sur les Anglais, et ajoute une temporalité plus large au personnage, le faisant ainsi participer à la Jacquerie. S’agit-il d’inventions ou d’éléments issus de l’oralité ? Difficile de répondre. Cette histoire du duché aura une influence importante en Beauvaisis jusque dans les années 1950.

On retrouve le Grand Ferré dans les cahiers d’anecdotes historiques dès 1766, sous la plume d’un prieur, puis en 1786 dans l’ouvrage de Sylvain Maréchal, mais l’épisode change de sens : dès les années 1770, le Grand Ferré meurt pour la défense de sa patrie. Son exemple prouve la capacité du peuple à participer à la guerre et à la politique.

La popularité du Grand Ferré atteint son apogée au XIXe siècle, sous la IIIe République, suivant la naissance de ce qu’on a appelé le roman national. Issu d’une histoire téléologique et orientée, pourvue de sens et dotée d’un solide optimisme, le roman national s’intéresse de près au Moyen Age, notamment tout ce qui concerne les glorieux vainqueurs, les crises et les paysans patriotes. Dans la Chronique de Guillaume de Nangis, éditée en 1843, le Grand Ferré devient un républicain, qui combat des Anglais brutaux, remplace efficacement les nobles et les élites incapables d’organiser la défense du pays. Sous la plume des historiens républicains, le Grand Ferré va devenir Gaulois. Le XIXe siècle a en effet imposé les Gaulois comme les ancêtres des Français. Le peuple descend des Gaulois et non des Francs, synonymes de race privilégiée. La formule « nos ancêtres les Gaulois » date de 1830 et a pour auteur Amédée Thierry. Le premier héros gallo-français est Jeanne. Et dans son ombre, se trouve le Grand Ferré (dans l’édition de Henri Martin en 1844).

Autre précurseur de ces histoires républicaines : Michelet. Historien, pionner de l’histoire totale (militaire, événementielle, économique et sociale), Michelet voit dans le Moyen Age la naissance du peuple et dans la Révolution son triomphe. Pour lui, le XIVe siècle voit l’entrée du peuple dans l’Histoire. Le sentiment national nait en même temps que les États généraux, le Parlement, la démocratie urbaine et les insurrections paysannes apparaissent. Quant au Grand Ferré, il le décrit comme le bon Français, l’humble qui défend sa patrie. Grâce à son Histoire de France, éditée en 1840, le Grand Ferré connait une énorme popularité tout an long du XIXe siècle, notamment dans le contexte de 1870. Toutes les histoires de France publiées par la suite incluent le récit du Grand Ferré : Siméon Luce en 1880 (qui cherche même à classer la ferme fortifiée du Grand Ferré, monument historique), Lavisse (qui cependant atténue le caractère national de l’événement pour le ramener à un épisode avant tout local sans pour autant minimiser sa portée patriotique). Dans cette construction d’une histoire de France patriotique, le Grand Ferré apparait comme le premier patriote, l’annonciateur de Jeanne d’Arc, cette dernière prenant d’ailleurs progressivement sa place.

Jules Michelet, photographié par Nadar, en 1856.

A l’échelle locale, avec la disparition de l’abbaye sous la Révolution, le Grand Ferré semble disparaitre des mémoires. Il resurgit en 1842 à l’occasion de la publication de l’ouvrage Compiègne historique et monumental de Lambert de Ballyhier et prend toute sa place dans l’Histoire des Hommes illustres du département de l’Oise publiée en 1858. Dans ce dernier ouvrage, le Grand Ferré apparait comme un Jacques. Dans ce département, la victoire des républicains aux élections s’accompagne de la promotion du héros paysan : à Longueil, le conseiller général Meuzinne érige ainsi à ses frais une statue du Grand Ferré, qu’il inaugure au premier centenaire de la Révolution, lors d’une cérémonie officielle aux forts accents républicains. Une société savante appose quant à elle une plaque, en avril 1896, sur l’église de Rivecourt, où est enterré le Grand Ferré. L’abbé Morel préside la cérémonie, plus locale et religieuse que la précédente.

A Beauvais, la résurgence du Grand Ferré date de 1890-1900 et s’est manifestée notamment par un concours de poésie en 1891 (il fallait faire l’éloge du héros).

Pendant la IIIe République, le Grand Ferré est présent dans les manuels scolaires. Des circulaires incitent les instituteurs à privilégier l’histoire de leur département, le paysan occupe donc une bonne place dans l’enseignement. Pendant l’Occupation, trois groupes de FTP de la région de Compiègne choisissent le Grand Ferré comme icône, il devient dès lors un symbole de la Résistance. Par ailleurs, la plaque apposée à l’église en 1896 est abimée pendant la guerre, elle est replacée après guerre (février 1946) sur le monument aux morts.

Monument aux morts de Rivecourt, avec sur le côté la plaque commémorative du Grand Ferré (Source blog)

De nos jours, l’histoire du Grand Ferré est toujours présente localement et ceux qui s’y intéressent sont les mêmes qu’avant, à savoir les instituteurs et les sociétés savantes. Dans le village de Longueil, le Grand Ferré côtoie les saints, Jeanne d’Arc, De Gaulle et les résistants, dans une grande célébration générale du patriotisme.

L’auteur étudie enfin la place de Grand Ferré dans les premiers manuels scolaires, en distinguant la vision des manuels laïcs de celle des manuels des écoles privées. Si les deux tendances s’accordent sur l’organisation de la société en trois états au Moyen Age, les manuels « privés » considèrent la société féodale comme une bonne société, qui a permis l’amélioration du sort des paysans entre le XIe et le XIIIe siècles. La révolte des paysans est donc excusable, mais non justifiée. Dans les manuels laïcs, le rejet de la société féodale est clair, cette société est présentée comme inégale et dès lors la révolte est juste. Seule la République permet l’amélioration de la condition paysanne et apporte le progrès. Reste que dans les deux types de manuels, le Grand Ferré est souvent absent, évoqué à peine en même temps que la Jacquerie, présentée de manière approximative (sur la date, le lieu et les causes). Quand les deux évènements sont liés, le Grand Ferré fait contrepoids, il est loué pour son exploit individuel, pour son patriotisme et sa résistance.

Avec la disparition des héros dans les manuels scolaires, au profit des acteurs, le Grand Ferré disparait également. Entré en littérature, notamment chez les écrivains régionalistes, le Grand Ferré fut dans un premier temps concurrencé progressivement par Jeanne d’Arc (elle-même symbole de patriotisme et de ruralité) et par Jacques Bonhomme (symbole révolutionnaire) , puis dans une France de moins en moins paysanne, il s’efface des mémoires. Les représentations iconographiques, absentes jusqu’en 1786, omniprésente pendant tout le XIXe siècle, survivent dans la Bande dessinée entre les années 1940 et 1950 (Goscinny en 1955 et le Journal de Tintin en 1957, pour disparaitre complètement après 1960.

Le Grand Ferré. Cette série didactique racontait en 4 pages la vie d’un homme plus ou moins illustre de l’histoire de France. Divers dessinateurs s’y essayèrent. Elle parut à partir du 1er février 1955 dans Pistolin, un journal créé par Jean-Michel Charlier et René Goscinny.

 

Une dernière partie intéressante mais un peu répétitive. Le lecteur comprend assez rapidement que chaque siècle récupère l’image du Grand Ferré pour en faire un symbole adéquat, au choix le bon chrétien, le bon Français, le patriote, le républicain ou le résistant. Mais il n’y a rien là qui soit vraiment spécifique au Grand Ferré, Jeanne d’Arc a elle aussi eu son lot de récupérations. L’auteur précise d’ailleurs que cette dernière remplace dans les mémoires le Grand Ferré, sans l’expliquer ni le démontrer.

Une lecture passionnante, un peu longue parfois, dont les différents chapitres paraissent légèrement déconnectés les uns des autres, et qui au fil des pages et des focalisations perd un peu de vue la légende elle-même. J’aurais aimé que Colette Beaune reste plus sur le texte de cette légende pour en étudier la signification anthropologique (et pas uniquement la symbolique détournée qui s’impose avec le roman national), les variantes et la portée.

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2 réflexions sur “Le Grand Ferré, premier héros paysan de Colette Beaune

    • Merci à vous pour votre photo. Ne pouvant pas me rendre sur place, votre travail m’a permis d’ajouter un visuel au livre de Colette Beaune. Amicalement.

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