Le Paradis, un peu plus loin de Mario Vargas Llosa

Double biographie romancée de Flora Tristan, militante socialiste et féministe des années 1840 et de Paul Gauguin, peintre, figure majeure du post-impressionnisme et petit-fils de Flora. Une biographie tronquée, puisque l’auteur s’intéresse aux dernières années de la vie de ses deux protagonistes : Flora quand elle parcourt la France pour mettre en place son Union ouvrière et qui décède prématurément, Paul quand il quitte Paris (et l’Art « civilisé ») pour fuir en Polynésie Française (à Tahiti et aux Marquises) à la recherche de l’Art primitif. Bien qu’il se focalise sur les derniers instants, l’auteur s’autorise des retours en arrière, le Pérou pour Flora ou le séjour de Paul chez Vincent Van Gogh. Le choix de l’auteur est assez clair, il privilégie deux personnalités qui pensent accomplir la mission de leur vie, et s’isolent peu à peu jusqu’à leur mort. Il y a un parallèle conscient entre l’engagement politique et la recherche artistique, Flora et Paul sont ce qu’on pourrait appeler des « révolutionnaires », parce qu’ils cherchent tous les deux à plier le réel à leur imaginaire, parce qu’ils veulent contester l’ordre admis et parce qu’ils osent l’utopie.

Le narrateur est anonyme, il est le même pour les deux personnages (bien qu’ils vivent dans des temporalités différentes), et est proche de la position de l’auteur. Fait particulier, il tutoie ses protagonistes. Le tutoiement est plutôt rare en littérature, pendant longtemps, seul le troisième personne du singulier dominait le récit. Avec l’apogée du « Nouveau roman » et de l’auto-fiction, la prédominance est pour le « je ». Il y a, à ma connaissance, plusieurs exemples de recours à la deuxième personne, le plus souvent dans la forme plurielle : dans La Chute d’Albert Camus, il me semble que le narrateur s’adresse à un auditeur/lecteur en utilisant la forme pluriel (le « je » parle à un « vous »). Comme dans La Chute, récit d’une confession, le narrateur de Lolita de Nabokov explique à la première personne son attirance pour les jeunes filles, à ses juges (vous) et, par mimétisme, au lecteur. Enfin, Daniel Maximin utilise la deuxième personne au singulier dans le dernier roman de sa trilogie sur les Caraïbes, L’ile est la nuit. Dans quelques chapitres à la fin du roman, Maximin tutoie son personnage principal, Marie-Gabriel, pour lui dire adieu. Il semble me rappeler que le recours à ce procédé est limité dans le récit. Dans l’ouvrage de Mario Vargas Llosa, le tutoiement revient régulièrement dans le récit, pour faire entendre la voix du narrateur s’adressant à ses deux personnages dont il ambitionne de raconter le vie (au moins en partie). Le narrateur n’a pourtant pas de position surplombante (contrairement à Patrick Deville dans Peste et Choléra), il est au contraire proche de ses personnages, comme en témoigne l’usage du « tu ». Cependant, ce recours à la deuxième personne du singulier m’a déplu : elle est trop artificielle à mon goût.

Le récit est construit de manière binaire, les chapitres alternent l’histoire de Flora avec celle de Paul. Ce procédé un peu systématique manque cruellement de charme. Dans certains chapitres, le récit opère des retours en arrière comme lorsque Flora, alors à Marseille, se remémore son séjour au Pérou. L’enchainement des deux récits et plus spécifiquement, la transition de l’un à l’autre m’a souvent semblée maladroite et, pour le dire autrement, un peu téléphonée.

L’auteur s’intéresse à des individus, quelques années avant leur mort et dans ce qui parait être leur dernier combat. Il les décrit comme isolés, incompris, échouant face à des forces conservatrices, mais aussi parce que la mort vient interrompre leur combat (leur mort même va être récupérée par ces forces dominantes afin de les ramener à ce qu’ils dénonçaient, l’église et la bourgeoisie). Ce sont deux êtres qui ont connus des difficultés pour échapper à leur condition première (milieu bourgeois), et qui l’ont fait au prix de leur bien-être et de leurs liens familiaux. Le narrateur par le tutoiement vient d’ailleurs rappeler aux personnages leur mauvaise conscience par rapport à ce passé. Ce désencrage leur permet malgré tout de jouir de leur liberté, de mieux vivre leur positionnement intellectuel.

Il y a un lien très fort dans le récit entre la liberté (et le radicalisme) politique, la recherche artistique et le sexe. Gauguin allant finalement plus loin que Flora en rendant hommage à tout ce qui fragilise la séparation entre les sexes.

Une lecture plaisante, mais assez peu réjouissante. Il y a un décalage gênant entre la figure de ces deux révolutionnaires et la facture très routinière du récit. Comme je le disais plus haut, le tutoiement m’a gênée, de même que l’artifice du récit dans sa construction. J’ai cependant beaucoup plus apprécié les chapitres sur Paul, que ceux sur Flora. Malgré le poids du récit, qui se complait dans l’échec, dans l’incapacité à être compris même dans la célébrité, dans la difficulté à sortir des carcans, l’audace de Paul est vivifiante.

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Paul Gauguin, 1897

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