All Souls’ Rising de Madison Smartt Bell

https://i2.wp.com/img1.fantasticfiction.co.uk/images/n26/n130270.jpgCette critique a une histoire. Rassurez-vous, elle ne sera pas longue. C’est du livre dont je vais parler, pas de moi, fort heureusement.

  C’est H. qui a découvert Madison Smartt Bell, lors d’une conférence à Etonnants Voyageurs, il y a de cela trois ou quatre ans. Elle m’en a parlé avec tant d’enthousiasme que j’ai eu envie de lire le livre d’un écrivain qui s’intéressait autant à l’histoire et qui avait l’air passionnant. J’ai donc lu All Souls’ Rising une première fois — et j’ai pris une claque. Ce roman m’a tellement chamboulé que je n’étais alors guère prêt à enchaîner sur le second tome de cette trilogie sur la révolte haïtienne. Les années ont passé. Cet été, j’ai décidé de revenir à la trilogie et j’ai donc relu All Souls’ Rising — et pris une nouvelle claque.

Mes maigres talents ne suffiront pas rendre compte de la puissance narrative et stylistique de Smartt Bell. Pourtant je vais me faire fort de tenter de vous convaincre de vous précipiter pour lire ce roman et, dans la mesure du possible, la trilogie entière.

All Souls’ Rising (déjà quel titre!) raconte la révolte des esclaves haïtiens qui a commencé en 1792 et qui a fini par mettre fin au gouvernement français sur l’île de Saint-Domingue ainsi qu’elle était connue alors. Au fur et à mesure du roman, le lecteur est introduit à une figure qui va devenir le symbole de la révolution et de l’indépendance haïtienne: Toussaint, qui ne s’appelle pas encore Louverture.

Mais Smartt Bell, qui s’appuie sur une documentation qu’on devine incroyable (LN se souvient qu’il avait passé le plus clair de son temps de préparation du roman à faire ses recherches avant de tout mettre de côté pour pouvoir écrire), sait qu’il raconte une histoire et qu’il ne fait pas de l’histoire. D’ailleurs, si une chronologie détaillée accompagne le livre en annexe afin qu’on puisse toujours savoir où on est, il n’y a aucune date dans le récit proprement dit, si ce n’est dans les titres des trois grandes parties qui structurent le roman. De plus, Smartt Bell a la bonne idée de nous faire identifier à un personnage, celui du Docteur Hébert, venu à Saint-Domingue pour tenter d’y retrouver sa soeur mariée à un propriétaire d’une plantation (donc un blanc). Or celle-ci a disparu peu avant que son mari ne meurt. C’est donc à travers les péripéties de ce docteur acquis aux idées des Lumières, une sorte de candide donc, ou d’ingénu face aux cruelles réalités de la société haïtienne, que nous allons appréhender les réalités coloniales du système des plantations, de la traite, de l’esclavage et de la société de l’île, une société où la violence transpire partout, chez tout un chacun, allant de pair avec la moiteur du climat.

Et j’arrive là à la force fulgurante de ce roman : son absence totale de favoritisme. Les planteurs créoles — ou grands blancs — sont vaniteux, cupides, vulgaires, lourds, racistes et violents; les esclaves stupides, ignorants, superstitieux, racistes et violents ; les militaires lâches ou fanatiques, racistes et violents. Les pompons rouges, c’est-à-dire les artisans, boutiquiers et autres membres du petit peuple des deux grandes villes du Cap et de Port-au-Prince qui se rallient à la Révolution française sont cupides, mesquins, lâches, fanatiques comme seuls les opportunistes peuvent l’être, racistes et violents.  Racisme et violence sont donc partout, chez tout le monde. Même le Docteur Hébert succombe en quelque sorte à ces deux tentations qui sont presque un mode de vie sur l’île. Et l’on comprend bien pourquoi — ce sont les piliers de cette société où 39 000 blancs (grands blancs et pompons rouges) vivent du mépris de 27 000 mulâtres (mélangés de blancs et de noirs) et de l’exploitation de 452 000 esclaves noirs.

La violence est présente dans la société et à peine débarque-t-on dans le roman avec le Docteur Hébert qu’elle nous frappe de plein fouet avec une scène de crucifixion d’une esclave qui a tenté de s’échapper.

You could not call it an actual crucifixion, Doctor Hébert thought, because it was not actually a cross. Only a pole, or a log rather, with the bark still on it and scars on the bark toward the top, from the chain that had dragged it to this place, undoubtely. A foot or eigtheen inches below the mark of the chain, the woman’s hands had been affixed to the wood by means of a large square-cut nail. The left hand was nailed over the right, palms forward. There had been some bleeding from the punctures and the runnels of blood along her inner forearms had hardened and cracked in the dry heat, from which the doctor concluded that she must have been here for several hours at the least. Suprising, then, that she was still alive.

Pulling against the vertex of the nail, her pectoral musculature had lifted her breasts, which were taut, with large aureoles, nipples distended. Although her weight must have pulled her diaphragm tight, the skin around her abdomen hung comparatively slack. At her pudenda appeared a membranous extrusion from which Doctor Hébert averted his eyes. Her feet were transfixed one over the other by the same sort of homemade nail as held her hands.

Sitting his horse, Doctor Hébert was at a level with her navel. He raised his head. Her skin was a deep, luminous black; he had become somewhat familiar with the shade since he had been in the country,  but he was not knowledgeable enough to place her origin from it. Her hair was cut close to the skull, which had the catlike angularity which the doctor, from the sculptural point of view, found rather beautiful. Her large lips were turned out and cracking in the heat, falling a little away from her teeth, and the look of them made the doctor’s own thirst temporarily irrelevant. When he had first ridden up, her eyes had shown only crescent of white, but now the lids pulled farther back and he knew that she was seeing him.

The cat-shaped head hung over on her shoulder, twisting the cords of her neck up and out. He could see the big artery bumping slowly there. Her eyes moved, narrowing a little, at their sideways angle. She saw him, but was indifferent to what she saw. […]

Cette scène d’horreur est comme le programme du roman : la précision de la description renvoie à quelque chose d’impersonnel ; la référence à la teinte de la couleur de peau aux codes et aux représentations mentales qui s’imposent à toute personne arrivant à Haïti ; la réaction du docteur — et celle de la crucifiée — aux rapports ambigus qu’entretiennent les blancs et les noirs, rapports faits d’une violence cinglante mais aussi d’une sorte de culpabilité. Et cette indifférence — due ici, évidemment, à la souffrance — est une métaphore pour l’ensemble de la population noire. Mais elle aussi enveloppée par une sorte de moiteur cotonneuse qui nous donne l’impression que tout ceci n’est pas tout à fait réel, presqu’un état onirique. J’ai été particulièrement impressionné, pendant toute ma lecture du roman, par cette capacité de Smartt Bell à rendre irréelle des scènes aussi horriblement réelles, car ancrées dans les souffrances de ce qui nous fait prendre conscience de notre matérialité en tant qu’humains — la douleur que nous ressentons dans nos chairs et notre corps.

Puis, à force de lire, je crois avoir compris comment il faisait : tout réside dans son style (évidemment). Or, dans de nombreuses scènes où la violence la plus terrible se déchaine contre les corps et les chairs, Smartt Bell nous amène à nous distancer, à regarder cela passivement, un peu comme les protagonistes, les pourvoyeurs de cette violence le font eux-mêmes d’ailleurs comme lors de cette scène de confrontation entre le Sieur Maltrot (un des planteurs à l’origine de la révolte des esclaves qui pensait qu’elle permettrait aux blancs et notamment aux pompons rouges de se souvenir qu’ils devraient être ensemble avec les planteurs contre la menace que les noirs représentaient en permanence), et son fils bâtard, un mulâtre aux tâches de rousseur appelé Choufleur, devenu l’un des chefs de la révolte:

They entered a trail that passed through the jungle and wound toward the bluff above the river. It was cool and shady under the thick-laced forest roof, and all around was the damp smell of leaf mold. A macaw flicked across the way ahead of them. Maltrot looked back, and saw that the five men were still following them, two dozen paces back.

« Who are those fellows? » he called to Choufleur. « Have they no work? »

« They work as they are ordered, » Choufleur said, without turning. His back receded on the trail, a shifting patch of white on the dense green.

Maltrot shrugged and kept following him. They came out together on the bluff’s edge, where the sound of the water rushing downriver reached them much more clearly. The river turned through coffee trees planted almost to its edge. It was a pleasant vista, on the whole. At the bend of the river, a party of men who’d assisted Godard were dumping dismembered parts of bodies into the water.

On remarque déjà l’irruption de la violence, le rappel des atrocités commises, dans cette scène bucolique aux échos édéniques, comme un avertissement, un signe de ce qui va venir:

« Nous sommes arrivés, » Choufleur said. He stood on the balls of his feet, beneath a tree lurid with red flowers whose stamens lolled from the blooms like tongues.

« Arrivés où? » said the Sieur Maltrot.

« A la fin du monde, » Choufleur said. « Tu comprends ça?« 

Maltrot swung at him with his stick, but Choufleur caught the end of it with an even quicker movement. Maltrot let him try his strength for a minute or more. They set themselves against each other, Choufleur straining to twist the stick out his grip. Then Maltrot released the catch and whipped free the blade, leaving Choufleur unbalanced, holding the empty wooden sheath. He might have skewered the mulatto then, but instead he only grazed the sword’s point across his neck.

« Was that your game? » Maltrot said. « Tu oses me tuttoyer, toi? Get down, ungrateful cur, and beg my pardon. »

Choufleur stepped out of the blade’s reach and touched the butt of a pistol stuck in his belt.

« Is that it? » Maltrot said. « Shoot, then. I’d welcome it — compared to what I’ve seen. »

Choufleur winked. A black arm wrapped across Maltrot’s neck; his arms were pinned by several hands. He’d forgotten the men on the trail behind, and now they’d overtaken him. The hands were peeling his grip from the sword stick, finger by finger. Choufleur moved near him, and Maltrot kicked him neatly in the groin. Choufleur gasped and dropped into a couch, gagging from the pain. But Maltrot could not get free of the other men. The sword stick was taken from him. The black men tied him carefully into the heart of the booming tree.

« Enough, » Choufleur said. « Go now. »

The black men retreated down the trail. Choufleur approached the flowering tree, with a mincing step from his injured groin. Maltrot wriggled his fingers; it was the most that he could do. They’d tied his legs below the knee so that he could not kick again.

Choufleur reached into Maltrot’s vest pocket, took out the snuff-box and wrinkled his nose at the powder inside. He poured the snuff out on the ground and put the box into his own trousers pocket.

Maltrot’s face had turned quite gray. « You must remember, » he began, in a level, formal tone. « I’ve shown you every consideration, every generosity. I gave you an education, sent you off to Paris, sparing no expense. I’ve given you land and slaves of your own. »

Choufleur drew a knife from his belt and ran his tongue along the blade. Maltrot choked.

« I am your father, » he said flatly.

« Do you ackowledge it? » Choufleur said.

« Yes, » Maltrot said. « Yes — and publicly, if you like. »

« If it is true, » Choufleur said, » then you game me a nigger to be my mother. »

He cut a bracelet all around Maltrot’s wrist, just above the thong that bound it to the branch. He made a vertical incision into the palm and turn back the flaps of the skin from the whittish fatty layer underneath and began pulling it back toward the fingertips as if he were slowly taking off a glove. Maltrot ground his teeth and bit his lips till the blood ran freely, but finally he could not contain the scream and when it came it was large and loud enough to split the sky.

Je trouve cette scène monstrueusement réussie : de l’arbre qui n’est pas simplement en fleur mais qui est « criard » de fleurs rouges au final d’une violence inouïe en passant par l’utilisation de la voix passive pour décrire le sentiment d’impuissance de Maltrot. On suit la scène par les yeux de l’ancien maître, mais en même temps on la suit avec notre propre regard de lecteur. Et en fait, c’est cela que nous dit Smartt Bell : regardez, regardez donc. Vous voyez cette violence, c’est vous, c’est nous, c’est moi. Nous sommes faits de cette violence ; elle est en nous.

Or, ce déchaînement d’atrocités prend son origine dans l’indifférence des Noirs qui répond au mépris des Blancs, mépris qu’ils regretteront, car il leur aura empêché de jauger la nature et l’ampleur du soulèvement qui se préparait contre eux à grande échelle, comme il empêche Maltrot de voir le péril qui le guette dans cette scène à échelle individuelle.

Couverture de l’ouvrage Saint-Domingue ou Histoire de ses révolutions, 1791-1804 (source : Wikipédia)

Smartt Bell ne nous facilite pas la tâche. Voilà un roman qui décrit les rapports entre les « races » avec précision et absence de bons sentiments. Ce faisant, il fait oeuvre de morale, car ainsi qu’un critique du Philadelphia Enquirer le disait: « [Bell] has taken the events of the eighteenth-century colonial Haiti and made them a prism for the most divisive issues confronting us today. » En effet, en lisant All Souls’ Rising, on est frappé de voir à quel point les atrocités commises à cette époque nous hantent nécéssairement sans qu’on en soit véritablement conscients. Le récent tremblement de terre en Haïti et la catastrophe humanitaire qui a suivi nous ont rappelés de quels héritages douloureux nos rapports étaient faits.

Lors du soulèvement d’août 1791, commencé à Bois Caiman lors d’une calenda, une « fête » où les esclaves dansaient, mais qui revêtait une signification vaudoue, dirigée par le hûngan (prêtre vaudou) Boukman, les atrocités commises incluaient le viol systèmatique, le massacre des hommes, la constitution de réserves de prisonniers qui étaient ensuite exécutés selon le bon vouloir des meneurs de la révolte voire pire encore. Smartt Bell n’occulte pas ces atrocités et là aussi utilise la même précision.

Car à la violence des Blancs répond la violence des noirs. On en a vu un extrait plus haut, mais il est biaisé car le personnage de Choufleur est présenté comme un mulâtre corrompu en quelque sorte par son père et par l’éducation des blancs qu’il a reçu. C’est un blanc, d’une certaine manière, dans la peau d’un noir (une sorte d’anti-héros de J’irais cracher sur vos tombes). Son exact opposé est Toussaint qui lui aussi a reçu une éducation (il est catholique, par exemple, et lit la Bible régulièrement) mais il est noir et né esclave. Par contre, son maître, le Sieur Breda, était un homme relativement bon (autant que faire se peut) avec ses esclaves.

Ainsi, pour rendre compte de la manière dont les esclaves percevait cette révolte, comment ils vivaient et perpétraient cette violence de masse, Smartt Bell nous présente le point de vue du personnage de Riau, un esclave marron (c’est-à-dire enfui de sa plantation et vivant de vagabondages dans les cimes de l’île, caché dans la jungle). Par exemple, après un chapitre dans lequel l’attaque par les esclaves révoltés d’une plantation a été décrite du point de vue des blancs, le chapitre suivant suit le point de vue de Riau qui y participe après avoir suivi, avec les autres, une cérémonie vaudoue pendant laquelle il est possédé par Ogûn Ferraille, le dieu de la guerre. Puis vient l’attaque au son entêtant des cris vaudous rythmés par un petit tambour : le massacre, les viols, les atrocités.

I wanted to swallow but my throat was stuck. As I might feel coming into a woman for the first time or some special time. The drone was there inside my head and I was not quite Riau any longer and not quite yet Ogûn. My mouth was full of water and my tongue floating but I could not swallow and the water ran out at the sides of my mouth. On the far side of the compound fire broke out all at once in the cane and everyone was up and running altogether toward the building and Riau running too. Before this I had thought I would keep near Achille that Riau might be protected by his gun (or if he died then I might keep the gun) but now Riau was not thinking about the gun or anything. He whirled his cane knife running toward the house, and felt bare heels banging on the battered dirt of the compound. The drone of many voices pulled tighter and tighter as if it must tear and just ahead of Riau they were already splintering in the door.

Suivent les pires atrocités dont un viol collectif suivi d’une décapitation. Et l’on voit dans cet extrait comme l’identité individuelle est dissoute dans le collectif qui conduit au massacre. Là encore, le déclenchement de la violence est marquée par une voix passive puis je trouve que le jeu entre le « je » et le « il » pour montrer la perte d’identité est très bien vu.

D’ailleurs, à un moment donné, même cette dissociation issue du vaudou est montrée pour ce qu’elle est: une hypocrisie superstitieuse qui se nourrit de l’ignorance, mais tellement pratique pour pouvoir ne pas porter la culpabilité de ses actes, car Riau, choisi par Toussaint pour être son secrétaire du fait qu’il sait lire et écrire, est amené à lire, à écrire et cela le sépare du vaudou:

I, Riau, hated all of this. Riau wanted Ogûn in his head again instead of all the shadowy thinking words. I wanted my maît’tête to come again. Each week all of us would dance and feed the loa with Biassou serving, or some smaller hûngan. Riau would be there dancing with the rest, hearing the drums the others heard, but Ogûn did not want to come into my head because it was too crowded with the words Toussaint was putting here, and there were new words growing too that Riau was trying to learn to make in answer.

  * * *

  La scène du massacre de la plantation se clôt le lendemain matin, alors que les quelques femmes, voyageant en charette conduit par Claudine, la femme alcoolique d’un planteur, et le docteur qui ont réussi à s’enfuir sont interceptés par un bande d’esclaves qui ont participé à l’attaque. Le docteur, à cheval, parvient à franchir les lignes des esclaves, mais on se dit que les femmes ne vont jamais s’en tirer. Smartt Bell écrit alors une scène hallucinante qui est le parèdre du roman, car on la revoit peu après sous les yeux de Riau.

Tout d’abord, du point de vue des femmes:

A crazed tatterdemalion crew, uniformed in grease and bare skin or in odd assortments of the clothing they’d looted. They bore the arms of any peasant rising: sticks and staves, machetes, hoes and makeshift pikes. Some carried the whips that had been used to drive them. A few had guns and some of these Claudine could recognize from the Flaville house. One went along swinging a fowling piece by its barrel like a club and the others who had blundered into possession of firearms seemed to have little clearer idea of their use.

When they were little better than a handspan away, Claudine let the exhausted mule halt and stood straight up on the wagon seat. He rust-colored dress clung stiffly and her mud-matted hair stuck out in several directions like Medusa’s snakes.

« As God sees you, » she said in her raven’s voice, « or whatever demon of hell you may worship, there is nothing more to be taken from us. Let us pass. »

The group stopped staring. A Congo [une désignation tribale africaine, esclave particulièrement solide] detached himself and approached the wagon. A gentleman’s powdered peruke was crookedly perched on his huge shaven head and his ragged teeth had all been carefully blackened to resemble little chunks of coal and he had put backward the sky-blue dress Emilie had worn the night before. The v of its back could not close over his chest and so he was bare almost to his navel. He carried a soldier’s bayonet stuck through a rip in the cloth so it knocked against his belly and at the back of her mind Claudine wondered how he might have come by that.

He passed her, laid his hand on the wagon rail, and walked around it, humming tonelessly. Claudine felt that he was looking at the other women though she did not turn her head to see.

« Those have had the juice well wrung from them, » she said. « As you may know. »

The Congo grunted, circling around the wagon tail. Claudine could not help herself from glancing back at him. It might have been comical, how his shoulder blades protuded from what had meant for décolletage. He reached into the bed and gouged into Marguerite’s legs with one finger, but the girl lay catatonic and did not stir.

« I think she’s dead, that one, » Claudine said. « Although perhaps that’s what excite you. »

The Congo spat into the mat of ashes that covered the road and continued his circuit. The lusterless gaze of the other women drilled through him on its way to the charred horizon. Claudine watched the mule’s ears revolving, forcing her eyes away from the spot in the straw where the plate was hidden. There was a blue cross over the mule’s dun shoulders where several flies were rising, or alighting. As the Congo passed below her again, she saw framed in the bodice of the dress gray cicatrice ropes of old whippings on his back.

His eye caught the wedding ring on her dangling hand and he turned back and clutched at it. Reflexively Claudine pulled back, then relaxed. Another jerk brought her down from the wagon. The wig had slipped forward over his eyes and he stopped and used both hands to adjust it, for all the world like a fop before his mirror. Claudine twisted at the ring, but her finger was so swollen to it, it would not even turn. While the Congo still fiddled with the wig, she snatched the bayonet from its cloth hanger.

A murmur ran through the band and the pole titled, the severed head of Emile Duvel slackly smiling down on the scene with its even bloodstained teeth. The Congo surged upon her, but she indented his belly skin with the bayonet’s point and made him hesitate.

« Attends, » she said. « Regardes. »

She turned and laid her hand over the wagon wheel, the one finger flattened on the iron-shod rim and the other three pressed down against the side of it. She pushed her weight against the hand to separate the finger more completely from its fellows and better expose the joint behind the ring. The blade rose to the length of her right arm and came down with a whistle and a flash. The edge of it clashed on the iron wheel rim, and ring and finger sprang from her hand in opposite directions.

The stump was mottled pink and white, too suddenly shocked to bleed at first. She tried to ball it in a fist; her other hand let the bayonet drop in the cinder-strewn roadway. « Now you will let us pass, » she said woodenly, and clambered back upon the wagon seat.

The Congo stood with the ring in one hand and the finger white and wormlike in the other, gazing up at her with round vivid eyes. She crushed her left hand into the fabric of her skirt and with the other cracked the reins lightly on the mule’s back. The wagon wheels began a slow turning. The Congo spoke gutturally in some African tongue and the band divided itself and the wagon passed through.

By the time they reached the doctor, Madame Lambert had gathered herself to climb onto the wagon seat and take the reins. She would have put an arm around Claudine’s shoulders but Claudine shook her off and sat a little apart from her with her head slightly bowed. Several times the doctor sought to examine her wound but she would not allow it. They kept riding on and on speechlessly along the bald burned turning of the earth.

Là encore, on remarque que la lame s’est levée apparemment d’elle-même comme si aucune volonté humaine n’était derrière les actes de violence. Par contre, dans un renversement de l’ordre naturel, ce sont les doigts de la main ou plutôt le moignon qui est « choqué » par ce qu’il vient de se passer.

Le point de vue des eslaves à présent, à travers les yeux de Riau, en écho aux cicatrices visibles dans le dos du Congo:

So we all went down together toward the wagon. It was pleasant to see them like they were, all stunned and blind with misery, the same expressions as our people wore when they were carted from the barracoons to the slave market at Le Cap. The Congo walked all around the wagon to admire them while the rest of us watched from where we stood. The whitewomen had all been used already till they were nothing but bloody bags, so we probably would have killed them all except for a strange thing which happened.

The one whitewoman who was driving the wagon was different from any whitewoman I had ever seen before. She stood up with an odd stiffness as though something was crowding into her body beside her, as though she was a serviteur though this could not be. When she spoke it sounded like the voice of a loa. The Congo grapped at her much to drive the loa out as to get her ring, I think, but that was not what happened. No one of us could have believed that any whitewoman would do what she did then. Of course the women of Guinée would often swallow their tongues and strangle off their own children to take them home to freedom that way. But we had not thought any whitewomen could cut her own limb free of a trap and when we saw her do it, we did not know what to do about her anymore. We let them go by then, without touching them at all, not even taking the water they had with them in the wagon. They moved very slowly, and it was long before they went out of sight, long after the horseman had joined them again. An hour later I looked back and thought I could still see the wagon as a dot or a fleck of ash where the land ran into the smocking sky.

Violence des blancs contre violence des noirs. Les femmes survivent parce que Claudine, le temps de cette scène, a pris la place des noirs, a enduré ce qu’ils endurent non comme une vengeance de ses anciens esclaves mais comme une réalisation, une violence auto-infligée, une violence active au lieu d’être passive (et pourtant extérieure à elle-même puisqu’aux yeux de Riau elle est possédée par un loa), au lieu d’être le produit de cette société.

Toussaint Louverture, chef des insurgés de Saint-Domingue, xixe siècle (source : Wikipédia)

Alors, dans cette spirale infernale et sans espoir de la violence, n’y a-t-il aucun espoir, ne sommes-nous que condamnés à répéter les cruautés de ceux qui sont venus avant nous ?

Les personnages du Docteur Hébert et de Toussaint nous montrent que non, et offrent au lecteur l’espoir, le seul espoir d’une humanité retrouvée ou qui n’a pas été écrasée par le poids de la société. Le Docteur Hébert parvient en effet à garder quasi intactes ses convictions de l’égalité des hommes ; il rencontre et tombe vraiment amoureux d’une mulâtre, une courtisane appelée Nanon, dont il a un enfant. Toussaint, lui, est animé par un feu brûlant, celui de la conviction de l’égalité et de la dignité des hommes.

Ces deux personnages se rencontrent et se reconnaissent pour ce qu’ils sont. Toussaint apprend même à Hébert ses secrets de la guérison par les plantes, faisant de lui un dokté feuilles, respecté par les esclaves révoltés, ce qui lui sauve la vie à plusieurs reprises.

Et pendant tout ce temps la révolte se poursuit, le carnage succédant aux manoeuvres politiques dont Smartt Bell montre bien les bassesses.

Le roman se termine sur une scène apocalyptique au Cap lorsque le gouverneur-général  Galbaud, sympathique envers les revendications des grands blancs, et ses marins mènent une guerre contre Sonthonax, le commissaire de la République, et son armée de mulâtres. Les marins commencent à avoir le dessus lorsque Sonthonax fait appel aux rebelles noirs dirigés par Pierrot et Macaya tout en proclamant « que tous les esclaves déclarés libres par la République seront les égaux de tous les autres hommes, blancs ou d’autre couleur. Ils jouiront de tous les droits des citoyens français. » Les 15 000 esclaves qui pénètrent alors dans la ville pillent, massacrent et la livrent aux flammes pendant trois jours.

A travers le récit de cette révolte, Smartt Bell nous interpelle directement, nous demande de prendre conscience de notre héritage. Je ne sais pas encore quelle réponse il va apporter dans les deux romans qui poursuivent la trilogie, mais vivant à Baltimore, je ne peux m’empêcher de rapprocher ce roman de la série The Wire qui a lieu à Baltimore et qui interroge les rapports entres les « races. » De The Wire, j’en viens à Treme qui montre comment la Nouvelle-Orléans a été livrée aux ravages de Katrina et surtout comment le gouvernement et les pouvoirs en place ont cherché à la purger de sa population pauvre donc noire. Une autre image me vient à l’esprit, celle de l’enfant-soldat revêtu d’une robe dans le film Johnny Mad Dog. Toutes ces oeuvres ont quelque chose en commun : elles nous questionnent quant à notre racisme latent, inconscient. Natif moi-même de la Réunion, sans que je puisse vraiment me considérer comme créole, cela me parle (même si la Réunion n’a jamais connu le système de l’esclavage de masse comme dans les Antilles) ; quand le gouvernement parle de créer une catégorie de « citoyen français d’origine étrangère, » cela fait un écho douloureux à tout cela. Visiblement, les leçons du passé ont été tellement traumatisantes, humiliantes; la révolte des esclaves a été une telle gifle contre la soi-disante supériorité des Français (et des Européens en général) que nous avons préféré l’occulter, l’effacer de notre mémoire collective ou plutôt en effacer ce qui nous dérangeait. Smartt Bell avec ce roman puissant, sans compromis, nous rappelle d’où nous venons avec l’acuité de la vérité que seule la fiction peut transmettre, je pense.

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Madison Smartt Bell

 

(Pour lire une interview de lui par le Baltimore Sun)

— Mathieu (rédigé le 14 août 2010)

 

Je me permets de republier la critique que Mathieu avait faite du roman de Madison Smartt Bell, All Soul’s Rising, car je viens d’en terminer la lecture.

J’ai adoré le première scène du roman, quand on est directement plongé au cœur d’un voyage, celui qui emmène Toussaint loin de son île. Le récit est raconté du point de vue d’un voyageur curieux qui n’a pas pu voir Toussaint Louverture (il est enfermé dans une cabine) et projette sur ce dernier une sorte de fantasme. Toussaint finit par être autorisé à faire quelques pas sur le pont. L’homme peut enfin le voir et échanger quelques mots avec lui. L’échange est à la fois d’une extraordinaire force et d’une formidable banalité. Cette scène donne le ton du roman et j’ai l’impression, au moins pour ce premier tome, que l’auteur reste ce voyageur curieux qui appréhende de rencontrer Toussaint, et qu’il ne se départit pas de cette tendance à voir l’extraordinaire du personnage tout en en révélant le commun.

J’ai adoré le personnage de Riau et la tentative (pour moi réussie) de rendre compte par l’écriture des perceptions que peut avoir un homme noir non éduqué de l’idée de révolte (pour lui, il se dédouble et devient ôgun) et la manière avec laquelle il fait siennes les idées de Toussaint. Smartt Bell montre comment ces idées de justice et de liberté prennent racine dans son esprit habitué au vaudou, dans sa grille de lecture vaudou, et comment elles en contestent certains éléments tout en se mélangeant à lui.

Je suis impressionnée par le faste des reconstitutions, que ce soient celles de la ville du Cap, ou celles des plantations et de la végétation des montagnes. Visiblement le souci du détail, le préoccupation de Smartt Bell de se documenter pour construire son roman va au-delà de la simple recherche historique. il a aussi essayer de rendre compte du climat, de la végétation dans cette île, parallèlement à ses recherches sur les évènements et le contexte historiques. Toutes ses recherches donnent à son roman un effet de réel indéniable, tout semble plausible, de la description de la forêt à celle des massacres.

J’ai été écrasée par mon manque de connaissance de cette période, ce qui ne m’a pas permis de bien apprécier l’apport romanesque de l’auteur (sa vision de Sonthonax par exemple), et a quelque peu « gâché » mon plaisir de lecteur. J’ai trop d’éléments à intégrer lors de la lecture pour pouvoir bien profiter du style et de la narration, bien que je me rende compte qu’ils sont partie intégrante du roman et qu’ils en constituent l’une des forces.

J’ai enfin une réticence vis-à-vis d’un choix fait par l’auteur. Je le trouve trop respectueux, trop admiratif de son personnage, Toussaint. Et trop en retrait. Et je trouve qu’il nous force, lecteur, à admirer cet homme. J’espère que par la suite, ce positionnement va évoluer et que l’auteur va prendre à bras le corps cette figure qu’est Toussaint Louverture.

En tous cas, je suis curieuse de lire la suite et admiratif du travail de Smartt Bell.

— LN

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