« Est-ce que Jésus aime Hitler ? » Fury de David Ayer

Voilà un film qu’il faudrait commencer par la fin, c’est-à-dire par le générique placé, donc, en toute fin, sans doute parce qu’il révèle ce qu’est cette entreprise cinématographique ô combien caractéristique du crypto-nazisme[1].

Avril 1945 : les armées alliées et notamment américaines déferlent sur une Allemagne au bout du rouleau qui offre cependant une résistance acharnée car elle défend sa Vaterland à l’appel du Führer. Cette guerre totale est aussi celle de l’équipage d’un tank Sherman dirigé par le charismatique et baroudeur sergent Wardaddy (Brad Pitt) et déjà, là, rien qu’avec ce nom, tout est dit…

Or, ces chars américains sont bien inférieurs aux redoutables chars allemands, mieux blindés et à la puissance de feu supérieure (en tout cas c’est ce qu’annonce le film en ouverture).

C’est donc à bord d’un tel char et en compagnie d’un équipage de soldats bas du front que le spectateur s’embarque, s’identifiant à la dernière jeune recrue, Norman, un bleu fraichement enrôlé dans l’armée et remplaçant l’assistant pilote qui vient d’être tué. Don’t worry, néanmoins, parce que papa Brad va prendre fiston Norman sous son aile bienveillante…

Alors, donc, « ideas are peaceful ; history is violent ». Et c’est avec cette belle maxime prononcée par Pitt que le film est justifié. Et comme Papa Brad a une morale (« I wouldn’t ask you to do what I haven’t done myself »), hé bien il va initier fiston Norman à la dégueulasserie de l’histoire. Le film est donc un récit d’initiation à la corruption et au mal (comme l’était d’ailleurs déjà Training Days, tout aussi raté, avec un Denzel Washington en figure paternelle du mal). Le spectateur se voit donc infligé d’une scène d’exécution sommaire de prisonniers allemands après une attaque et le tout aussi classique topos pour un film de guerre de la scène de viol (qui suit une scène de prise de ville). Ah, tiens, bizarrement, David Ayer fait dans l’original cette fois-ci et, songeant peut-être à Barry Lyndon de Stanley Kubrick, le singe en nous faisant croire à la romance en temps de guerre en filmant une scène de rencontre entre Brad et Norman d’un côté et deux Allemandes cachées dans leur appartement de l’autre (sauf que Barry Lyndon était tout entier une parodie puisqu’une adaptation cinématographique d’un roman picaresque). « They’re young, they’re alive », nous dit Brad en finissant son café. Certes, mais quelques secondes avant, il avait dit à fiston Norman « if you don’t go, I will. »

Le film est donc un projet de film « réaliste » de guerre, mais lorsqu’il s’agit d’évoquer le sort des femmes allemandes, là, la romance est de mise. Qu’en est-il des combats ? Si la scène de duel de chars présente un certain intérêt, les tirs de laser rouges, bleus, jaunes ou verts sont assez étranges tout de même (comment ? des balles traçantes ? sur des mitrailleuses montées sur des chars en 1945 ? ah oui ?).

Plus globalement, le film convoque une période historique tellement surchargée de références, et notamment celles au nazisme, que très peu de réalisateurs ne prennent le soin de s’en expliquer ou de s’en justifier tout en accumulant les images ou les scènes lourdes de sens. Ces films, et celui-ci n’en est qu’un exemple, jouent, plus ou moins consciemment, avec la place prépondérante que la Seconde Guerre mondiale, le nazisme et la Shoah ont dans notre imaginaire. Pour autant, ils convoquent cet imaginaire simplement pour susciter la fascination que les réalisateurs éprouvent eux-mêmes. Ainsi, dès la scène d’ouverture, un bulldozer charrie des corps alors que la scène a lieu dans une base américaine  ! (On n’est pas à Bergen-Belsen, bon sang !) Tout le film est à l’avenant : les images saturés de sens se multiplient et procèdent de cette même fascination de la violence qui était l’une des caractéristiques du nazisme lui-même. D’où ma remarque introductive : ce film répond au concept de « crypto-nazisme », c’est-à-dire une évocation du nazisme qui procède de la fascination et qui, du coup, véhicule ses valeurs. Le générique de fin, images sombres de défilés de SS, de Hitler vociférant ses discours, de bottes marchant au pas cadencé, le tout sur un fond rouge criard, avec une musique martiale industrielle, confirme, si besoin en était, que le film que l’on vient de voir était donc celui d’un type entièrement fasciné par son sujet (sic).

Quel effet cela produit-il sur le spectateur ? Il est bien entendu impossible d’y répondre. La fascination morbide n’est heureusement sans doute pas la première réaction mais la sidération face à toute scène de guerre peut ensuite s’accompagner d’une acceptation du propos (cf. la scène de viol maquillée en scène de romance). Plus inquiétants encore sont les quelques lignes de dialogue qui relèvent du méta-discours et l’arc narratif : le récit d’initiation est donc celui d’une initiation à la dégueulasserie pour que Norman devienne un homme et un soldat (où les deux statuts sont métonymiques) et dézinguent du SS à tour de bras pour s’élever même au rang de héros (même si, étant survivant, il a été un peu lâche et donc un simple homme : l’identification avec le spectateur peut continuer de jouer, et donc l’idée qu’il puisse y avoir une condamnation de ses actes précédents, l’exécution sommaire de prisonniers et le viol, s’évanouit aussitôt, mais il n’y avait pas grand espoir, de toute façon). Les propos évidemment sont une justification de tout cela, car les « SS sont méchants, il faut les tuer », nous dit Brad (scène dans le camp américain). Mais alors, vertige métaphysique garanti, d’un seul coup d’un seul, alors que la tranquillité bucolique d’une promenade printanière à travers la campagne allemande plonge Brad dans des abîmes de réflexion, le voilà qui interroge ces hommes : « Do you think Jesus loves Hitler? »

Et les voilà tout perplexes, perturbés. Presque autant que nous, spectateurs, face à la glorieuse moustache de Shia LaBeouf qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Mais Brad rassérène tout un chacun « cette guerre n’est pas finie et il y aura beaucoup de morts en plus avant qu’elle ne finisse » (c’est une traduction hasardeuse, l’emploi du subjonctif me paraissant un poil déplacé).

Ah ! les voilà rassurés.

Et nous voilà atterrés.

« Allez, allez, toi aussi tu seras un homme mon fils » dit Brad, paraphrasant Kipling.

[1] Quoi ? Cher lecteur, tu ne sais pas encore tout ce qu’il faut savoir sur le crypto-nazisme ? Quoi tu n’étais pas aux 24h du droit au Mans le 16 décembre 2011 ? Précipite-toi pour lire cet excellent ouvrage.

— Mathieu

Deux scènes m’ont fait copieusement détesté ce film et m’ont permis de le ranger dans la catégorie des films dégueulasses, parce que jouant sur la fascination pour la violence des combats tout en prétendant la dénoncer. En premier, la scène du bulldozer dans le camp américain, qui m’a amenée cette réflexion : la Shoah est devenue pour certains réalisateurs bas du front un meme, un visuel qu’on s’amuse à réemployer ici ou là sans réfléchir à la signification d’une telle utilisation. Par une telle image que veut-il nous dire ? Et qu’on ne me ressorte pas la classique réponse qu’il ne faut pas chercher des significations sur chaque plan. Ce réalisateur a choisi ce plan, il n’a pas placé un bulldozer à cet endroit là du camp par hasard, à ce moment là du récit par erreur. Lors du tournage, il a indiqué aux figurants de bouger ce bulldozer de manière à pousser les corps (de soldats ?) dans une fosse commune. Est-ce qu’il cherche simplement à évoquer la Shoah ? A comparer la souffrance des soldats américains à celle des Juifs ? On ne sait pas bien et c’est probablement le plus grave : voir des réalisateurs faire référence aux images de la Shoah ou des camps (d’autant plus quand on sait la confusion que l’image de Bergen-Belsen a suscité) sans bien comprendre ce qu’ils veulent en dire.

En deuxième, la scène de viol maquillée en romance. Que cela soit bien clair, le réalisateur a fait des choix de mise en scène qui tendent à nier l’existence des viols en temps de guerre. Je m’explique. Il n’est pas obligé de faire une scène avec des civiles, il n’est pas obligé de parler des viols commis par les Américains en temps de guerre et il peut très bien décrire des scènes de rencontres entre les civiles et les soldats américains. Sa liberté de réalisateur est bien là. Ses choix aussi. Il ne veut pas décrire les viols, très bien. Par contre pourquoi décrire l’après-combat et ne s’en tenir qu’aux beuveries, sans parler des violences faites aux civil(e)s qui vont souvent avec. Il y a là un choix peu réaliste pour quelqu’un qui souhaite pourtant montrer la guerre comme elle est, à savoir sale, violente. Mais pourquoi pas.

Maintenant il veut décrire une romance entre un soldat américain et une civile allemande. Soit. Encore une fois pourquoi pas. Mais pourquoi le faire précisément au moment de l’après-combat ? Et pourquoi le faire dans le cadre d’une scène qui ressemble étrangement par sa mise en scène et ses dialogues à un viol. Le latinos de service a dit quelques scènes avant que les femmes allemandes étaient prêtes à tout pour un morceau de pain, on le voit d’ailleurs dès l’après-combat faire monter une femme dans le tank. En gros, par nécessité, les femmes allemandes sont consentantes. Dans la scène où Norman vit sa grande histoire d’amour, le personnage de Brad Pitt est entré en armes dans l’appartement des deux femmes, a exigé de l’eau, puis a sommé Norman de s’occuper de la plus jeune (« sinon je le fais moi-même »). Trop romantique comme cadre ! Norman emmène donc la fille dans une chambre, lui parle (sans qu’elle comprenne un seul mot, il parle anglais, elle ne parle qu’allemand) et là miracle, elle tombe amoureuse et consent au rapport. Par amour, les femmes allemandes sont consentantes. Au final, que ce soit par nécessité ou par amour, les rapports entre civiles et soldats étaient consentis, il n’y a donc par lieu de faire de scène de viol puisqu’il n’y a eu jamais de viol. Et le réalisateur prétend faire un film réaliste ! Donc dans la réalité pour lui, les soldats américains étaient un peu bourrus, ont un peu profité de la situation désespérée des civiles, mais rien de plus. How convenient!

Le reste du film est à cette image : un réalisateur fasciné par la violence, par les têtes qui éclatent, par les corps qu’on entasse et qui ne conçoit le soldat que dans sa texture héroïque. On a vu beaucoup mieux, il y a quelques années avec Platoon et Apocalypse Now. Et je n’ose même pas parler de La ligne rouge.

— LN

Toi aussi joue à mettre des images de la Shoah dans tes films, sans en donner de signification

Toi aussi joue à mettre des images de la Shoah/ des camps dans tes films, sans en donner de signification.

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