Selma d’Ava DuVernay

Selma est un film nécessaire. Ce n’est pas un bon film. Il est passable pour ce qui est de sa cinématographie, mais il est le bienvenu aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que comme le dit Eileen Jones, notre époque a besoin de films politiques sur des groupes.

1965. Martin Luther King reçoit le prix Nobel de la paix, notamment pour son action depuis le boycott des bus de Montgomery jusqu’au Civil Rights Act de 1964 en passant par la « Marche sur Washington pour les emplois et la liberté » et son iconique discours « I Have a Dream » de 1963.

Pourtant, l’attentat à l’explosif d’une église de Birmingham, tuant quatre fillettes et le meurtre d’un jeune militant, lui montrent que la lutte est loin d’être finie, que tant que les noirs ne pourront pas voter face aux pratiques de discrimination extra-légales et coutumières ils pourront être impunément tués, et qu’il faut donc un Voting Rights Act, ce qu’il cherche à faire accepter par le président Lyndon Johnson. Devant les atermoiements voire le refus de ce dernier, King comprend qu’il doit enfiler son costume de metteur en scène, et préparer le prochain acte de la comédie dramatique qu’est le mouvement des droits civiques. Tous les protagonistes se préparent également. Le rideau va pouvoir se lever sur la scène. Et la scène sera à Selma, Alabama.

Selma est donc un film politique sur King et sur son groupe, la Southern Christian Leadership Conference (SCLC) et sur leurs méthodes pour arriver à leurs fins. En ce sens, c’est un film salutaire, car son grand mérite est de donner à voir que King avait compris que la clé du changement en politique était l’attention médiatique. Pour cela, il avait développé sa théorie de la non-violence non pas comme une résistance passive, mais au contraire comme une stratégie militante (et l’anglais est explicite avec le mot activist) afin de provoquer la violence des adversaires et ainsi les décrédibiliser et convaincre d’autres acteurs (Kennedy puis Johnson qui, en tant que présidents de la nation « leader of the free world », ne pouvaient pas ne rien faire alors qu’ils menaient la guerre froide). Selma permet donc de ne pas avoir un discours consensuel aseptisé sur le King apôtre de la non-violence opposé au Malcolm X grand méchant, prototype du noir violent (ce qui est évoqué dans une scène, assez plate par ailleurs, de rencontre entre MX et Coretta Scott King).

La cohorte d’acteurs convoqués est impressionnante, de David Oyelowo qui incarne un MLK tout à fait convainquant à Common (le rappeur, un des deux co-interprètes de la chanson « Glory »), Wendell Pierce (de The Wire et Treme), Andre Holland (vu dans The Knick) en compagnons de route de King ou Tom Wilkinson en un Johnson crédible, en passant par Oprah Winfrey en vieille dame digne dont les droits politiques sont niés ou par Tim Roth en parfait salaud de gouverneur Wallace à l’accent traînant du sud. Tous nous montrent bien que leurs personnages savent qu’ils jouent un rôle, et la mise en abyme entre le film et le drame que King met en scène fonctionne très bien. L’une des meilleures scènes est, à ce titre, celle dans laquelle des militants du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC, prononcé « Snick ») expriment leur réticence voire leur désaccord face à King et les siens qui déboulent dans leur ville avec leur stratégie médiatique, balayant le travail de terrain qu’ils effectuent eux depuis de nombreuses années pour favoriser l’intégration des noirs. Du coup, King leur explique clairement qu’il est effectivement là pour provoquer la violence des autorités, espérant même avoir à faire à un shérif du type de Eugene « Bull » Connor, celui qui avait envoyé les chiens et les canons à eau sur les manifestants à Birmingham en 1963.

L’autre force du film est de montrer comment le message religieux de MLK rejoint le message politique et social. C’est d’ailleurs là le discours commun qu’il parle avec le pouvoir, ce que Malcolm X refusait de faire. Le deuxième acte de la marche de Selma, lorsque des membres de différents clergés rejoignent les militants, est à cet égard exemplaire et explique sans doute pourquoi les troupes fédérales auraient laissé le passage ouvert : taper sur des noirs, oui, taper sur des prêtres anglicans, sur des popes, des rabbins, etc. — bref, des religieux blancs, là aurait été l’échec de la stratégie des ségrégationnistes.

Grâce à cette emphase sur la tactique et sur le discours de King, le film déploie sous nos yeux la vérité selon laquelle l’histoire est faite par des acteurs qui sont en conflits. En cela, Selma est éminemment politique, et, partant, captivant. La chanson titre, qui semble être un succès par ailleurs, au point d’être chantée lors de la cérémonie des Oscars, reprend tous ces thèmes, et les auteurs dont Common, proclament le message politique, le besoin de l’action, y compris et peut-être surtout aujourd’hui, établissant le lien entre Selma et Ferguson.

Et, à l’instar de la chanson, la faiblesse du film réside dans ce que produit ce mélange des trois aspects pour évoquer l’évènement historique que fut Selma. Car ce mélange de ce que fut la lutte pour les droits civiques, son discours religieux et l’emphase sur les acteurs, le tout incarnés, donc, par King, n’échappe pas au récit mythique et, au final, parait convenu, aspect renforcé par une réalisation tout aussi convenue.

Là encore, Eileen Jones, dans The Jacobin, l’exprime bien : le côté « prestige » du film, renforcé par son casting tout aussi prestigieux, fait qu’il semble rapidement engoncé dans une sorte de roman national dans lequel il est facile d’intégrer la figure de Martin Luther King. Alors que Sylvie Laurent sort en France une nouvelle biographie qui cherche à extirper MLK de ce récit national américain consensuel et aseptisé, je dirais même a-politique, dans laquelle elle cherche à montrer à quel point le projet de MLK était révolutionnaire et qu’il y avait davantage de continuité que de rupture entre lui et MX, le film, en montrant comme fin le discours de Johnson annonçant le Voting Rights Act de 1965, en montrant le discours de MLK et son « gloria! alleluia! », renoue avec la tradition de ces films spielbergiens (le choix de traiter un évènement comme dans Lincoln relie effectivement les deux films) qui participent d’une glorification du système démocratique libéral américain. Finalement, le système marche puisque MLK a été entendu. Et il renoue, donc, avec le récit « success story » sur les droits civiques. Or, quand on constate ce qui se passe à Ferguson et ailleurs aux États-Unis, quand on remarque la baisse du taux de scolarisation des enfants noirs dans des écoles « non-ghéttoïsées », quand on voit avec inquiétude les efforts de certains États pour décourager l’inscription des noirs sur les listes électorales, quand on voit à quel point l’enfermement de masse atteint des records (et a été mise en place sous Johnson et visait explicitement les noirs), le film se clôt de manière peu satisfaisante, car faisant croire à une satisfaction immédiate.

Du coup, je partage totalement la conclusion d’Eileen Jones : au lieu de s’intéresser à un évènement comme Selma qui laisse croire que le mythe américain marche encore (pun intended), il aurait mieux valu s’intéresser à la fin de la vie de MLK lorsqu’il développait un discours de plus en plus social, liant le combat racial et social, jetant une lumière crue sur les apories du projet de « nouvelle société » de Johnson. Son échec — du fait de son assassinat en 1968 — permettrait de résoudre deux problèmes intrinsèques au film : 1) filmer et mettre en scène un échec, voilà un défi bien plus intéressant pour un cinéaste américain, qui lui permettrait de 2) rompre avec le mythe d’une démocratie américaine qui s’est faite dans une sorte de téléologie glorieuse, une marche en avant vers le progrès et l’égalité, de King à Obama, en quelque sorte. Pour être tout fait juste, le film évoque cela, mais très peu, de manière quasiment accidentelle (une réplique par King : « à quoi cela sert-il de pouvoir aller dans un restaurant de hamburgers si on ne ne peut pas s’en acheter ? » demande-t-il, faisant référence aux Greensboro Four ; et une allusion à l’assassinat de MX).

En tout cas, oui, we need more political films!

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