L’Arabe du futur. Une jeunesse au Moyen Orient (tome 1 : 1978-1984 et tome 2 : 1984-1985) de Riad Sattouf

Roman (autobio)graphique dans lequel l’auteur raconte son enfance en Libye puis en Syrie, auprès de son père, professeur en université et sa mère, sans emploi. Issu d’une famille pauvre, son père est fasciné par les grands dictateurs arabes et élève son fils dans le respect des traditions. En Syrie, dans le village où vit toute la famille Sattouf (et où est né son père) Riad découvre ses cousins et, à travers eux, la cruauté de certains enfants syriens, leur manque d’hygiène, la rudesse de leur comportements sociaux.

Le projet de Riad Sattouf se découpera en trois volumes. A ce jour, les deux premiers ont été publiés et le premier a reçu un accueil enthousiaste des critiques et de nombreux prix (notamment le Fauve d’Or, Prix du Meilleur Album du Festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême 2015).

Ce premier tome résume à lui seul tout ce que je n’aime pas dans deux tendances actuelles dans la bande dessinée.

J’associe la première tendance au nom de Guy Delisle, qui s’est fait une spécialité de rendre compte de ses séjours dans des pays « à problème » dans des romans (autobio)graphiques. Sa femme étant médecin dans l’organisation MSF, Delisle voyage beaucoup et profite de ses séjours pour découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures. Sa posture est à chaque fois celle du voyageur candide, neutre, qui, parce qu’il est ignorant à dessein des problèmes locaux, peut en parler sans partialité. Une posture que je déteste, d’une part parce qu’il est trop facile de rester neutre quand on ne cherche pas à comprendre le contexte (et l’histoire) des conflits et d’autre part parce que cette posture est factice : Delisle juge, a un point de vue et ne manque pas de l’exprimer derrière sa fausse candeur. Cette posture ressemble à celle du faux-cul, qui ne se mouille pas les mains, mais ne manque pas de dire ce qu’il faudrait faire. Et toujours cette vision par le haut, ce manque patent de contextualisation et parfois même d’empathie. Et le succès de Delisle m’inquiète, car il montre quelque part le manque de curiosité d’une partie du public, qui doit se retrouver dans cette figure du voyageur candide et doit s’en satisfaire.

J’associe la deuxième tendance à deux romans graphiques que j’ai lu récemment : Couleur de peau : miel de Jung Sik-jun et Une si jolie petite guerre de Marcelino Truong. La posture n’est plus celle d’un voyageur candide, mais d’un enfant. Ici encore la posture est factice, il n’est pas possible qu’un enfant ait eu autant conscience du monde adulte et de toute façon, il est clair que l’auteur ne cherche pas à se repositionner dans sa peau d’enfant, mais que cette nouvelle peau lui permet en tant qu’adulte de se cacher derrière l’enfant, de ne pas faire un travail de réflexion (qu’a pu penser un enfant de ces évènements ? Comment, moi adulte, je comprends cet enfant ?).

A l’inverse, d’autres romans graphiques s’inscrivent également dans la veine autobiographique mais adoptent un point de vue lucide et adulte sur leur expérience et l’époque dans laquelle elle s’insère : je pense notamment à Une Vie chinoise de Li Kunwu, Into the Heart of the Storm de Will Eisner ou Un Zoo en hiver de Jirô Taniguchi.

L’Arabe du futur combine les deux tendances : le point de vue est celui d’un enfant, le rythme du récit suit les voyages du père et l’acclimatation de la famille. On retrouve donc je trouve la vision par le haut, le point de vue candide qui pourtant énumère tous les travers les plus crados des communautés rencontrées : enfants martyrisant un chien, pissant sur une fontaine, rues jonchées d’ordures, réseau d’eau engorgé par les immondices. S’ajoute à cela un dessin qui amplifie la monstruosité de certains visages : des enfants syriens apparaissent ainsi comme de parfaits exemples de débiles congénitaux.

Et surtout ce qui m’a le plus gênée : tous les personnages sont des cons, à part l’enfant bien sûr. Le père se berce d’illusions au point de ne pas voir la réalité sous ses yeux. Et que dire de son comportement vis-à-vis de sa femme ! Une femme éteinte, qui n’a aucun poids dans les décisions, qui passe son temps dans une chambre à s’occuper de ses enfants. Les enfants sont bêtes et cruels, les voisins ignorants et stupides. Au final, pas un personnage (mis à part l’auteur qui se moque très gentiment de lui-même, preuve qu’il peut le faire) n’est attachant.

Ce premier tome a reçu de nombreux prix, et notamment celui d’Angoulême (quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo, ce qui a forcément influencé le choix du jury). Lors du même festival, le prix du public a été décerné au premier tome des Vieux fourneaux, alors que pour moi il en est l’exact opposé. Les personnages de Wilfrid Lupano sont certes des personnes parfois bas du front, mais ils sont toujours attachants. Et je n’ai pour l’heure jamais lu un scénario de lui où il présentaient des personnages antipathiques, où il se complaisaient dans le détail sordide des travers les plus ignobles et les plus crados de l’humanité. Il a de l’indulgence pour ses créations et même l’anglais ignorant qui pend un singe en le prenant pour un traitre français, il le présente comme une victime, comme quelqu’un qu’il faut comprendre plutôt que juger. Lupano, contrairement à Sattouf, ne se complait pas dans sa fatuité surplombante.

Deux volumes vont venir compléter l’autobiographie de Riad Sattouf. Il semble qu’il revienne en France, l’auteur va donc pouvoir s’en donner à cœur joie sur les travers des Français, en étant peut-être une réflexion sur son propre travail et sur les images qu’il véhicule et qui doivent sans nul doute trouver des échos favorables chez certains lecteurs.

— LN

Pour compléter les propos de H., il est évident que Sattouf fait des choix qui sont extrêmement problématiques et que la fausse candeur des souvenirs d’un enfant ingénu cache mal un propos pour le moins problématique. Ainsi, de la Syrie, on ne verra que les femmes qui sentent la poussière et la sueur, l’antisémitisme viscéral et quasi congénital, l’ignorance aussi crasse que le paysage, les enfants débiles congénitaux, antisémites, cruels et violents, violence tout aussi congénitale à la société, bigote, vulgaire, et puant la pisse. Rien sur la culture syrienne, rien sur les raisons de tout cela, rien sur ce qu’il peut y avoir de beau en Syrie.

Cela pose évidemment question. Et je dois même ajouter : cela m’a profondément troublé voire indigné. Dans un autre registre mais avec un même procédé du ridicule, le pan-nationalisme arabe est présenté comme un projet fumeux mené par des dictateurs factices. Regard d’un enfant ? Comment se fait-il qu’il n’évoque pas l’élan et l’espoir que ces chefs charismatiques ont pu incarner à une période si ce n’est à travers la figure de son père, aussi méchant que simplet ? Il y a bien sûr ici un regard tout à fait actuel porté sur cette période.

De fait, alors que Sattouf s’étonnait lui-même du succès de cette BD dans un pays où le FN monte, à l’instar du critique d’Orient XXI, je n’y vois là aucun paradoxe, car que peut tirer la lecture d’un tel ouvrage par quelqu’un qui aurait des préjugés anti-arabes si ce n’est la confirmation de ses préjugés ? Et du coup, à quel jeu joue Sattouf lorsque, en tant qu' »à moitié Arabe » (pour le citer), il utilise cette posture pour égrener des clichés et des stéréotypes qui confirment les pires visions des Arabes véhiculées en France ? Alors certes, les Bretons en prennent pour leur grade également (encore que le spiritisme superstitieux breton donne une vision bien plus attachante de la Bretagne que l’islam nationalisé panarabe qui amène à l’antisémitisme et au machisme) : mais là encore, cela procède d’une vision largement essentialiste et ethniciste des peuples et des cultures. En d’autres termes, à vouloir dénoncer l’ignorance et la bigoterie sous toutes ses formes — ce qui est on ne peut plus louable — pas sûr que le lecteur ne juge pas la version arabe bien plus digne de son opprobre que la version bretonne, plus proche, et moins dangereuse.

Une BD problématique, donc, dont le succès, tant public que critique l’est encore plus. Une BD que j’ai détesté pour ma part. Je lirai, cela dit, sans doute les prochains tomes, pour avoir le fin mot de cette histoire.

— Mathieu


Le deuxième tome de L’Arabe du futur est sorti en juin 2015. Le premier tome couvrait les années 1978 à 1984, ce deuxième tome se limite à l’évocation de deux années, 1984 et 1985, autant dire que le récit avance peu et se répète énormément par rapport au précédent. Riad vit toujours en Syrie avec son père, sa mère et son petit frère. Seul son père travaille et les revenus de la famille sont parfois modiques, notamment quand il s’agit d’acheter les fournitures scolaires pour l’entrée de Riad à l’école. La grande nouveauté de ces années est d’ailleurs l’entrée de ce dernier à l’école, une école qui ressemble davantage à une caserne, où il apprend peu et se contente sous l’œil sadique de la maîtresse d’école de répéter des ordres, d’obéir sans réfléchir et de craindre les coups, le tout sur fond de nationalisme syrien pro-Assad (père).

Le ton de ce deuxième tome est proche du premier : l’auteur s’en donne à cœur joie pour décrire la stupidité des maîtres d’écoles, leurs comportements sadiques et méprisants envers les plus faibles, l’ineptie de leur cours. Quant au père, égal à lui-même, il décide seul du futur de sa famille (la construction ou non d’une villa), n’hésitant pas à se compromettre avec des proches du régime (sans succès), face à une épouse absente et apathique. Le rêve d’une villa pour la famille Sattouf semble s’éloigner au fil des pages, de même que l’illusion (absurde?) du père de croire en un Arabe du futur.

Sattouf continue de déverser sa bile sur son enfance et, visiblement, contre ses parents qu’il identifie à un pays et à un peuple tout entier.

On craint la suite.

 

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