A Most Violent Year de J.C. Chandor

Le film s’ouvre sur un fond noir, le spectateur entend alors seulement la respiration d’une personne qui semble courir. Puis le noir laisse place au bitume, la caméra épouse le point de vue du coureur et l’on distingue alors une zone pavillonnaire. De subjective, la caméra devient objective et suit un homme qui court dans différentes zones de New York, et notamment dans des quartiers délabrés. Au moment où il arrête sa course, le son d’une radio se fait entendre, une journaliste annonce que plusieurs policiers ont été blessés. Plusieurs scènes montrent le port de New York, des camions livrant du pétrole dans les rues de la ville et une femme retouchant son maquillage face à un miroir. Le tout soutenu par une musique « groovy » très années 70 (Marvin Gay, « Inner City Blues » !). Le décor est planté : nous sommes à New York au début des années 80 et un homme, Abel (Oscar Isaac), tente de faire fortune dans la vente de pétrole, secondé par sa femme, la magnifique et fatale Anna (Jessica Chastain). Dans cette Amérique qui cherche à peine à tourner le dos à la mafia, Abel tente de mener son affaire le plus proprement possible. Tout le film tient dans cette approximation de ce qui est plus ou moins propre dans la gestion d’affaires.

Abel achète un terrain très convoité, près des docks de New York, où il pourra se faire livrer le pétrole afin de l’acheminer plus facilement à ses clients dans la ville. Il conclut un accord avec le vendeur et laisse en caution la totalité de ses placements. Il a ensuite 30 jours pour trouver le prêt d’un et demi million de dollar pour être l’heureux propriétaire du terrain. Normalement tout est déjà réglé puisque sa banque est prête à lui verser l’argent. Seul problème : ses livreurs se font régulièrement attaquer par des hommes, qui les molestent et partent avec le chargement de pétrole. Abel perd donc de l’argent et doit faire face à la colère de ses livreurs qui veulent s’armer pour se protéger, et à la banque qui commence à se débiner. Il soupçonne bien entendu ses concurrents, mais lorsqu’il se rend à la police, personne ne souhaite faire quoique ce soit pour lui. Pire, on lui apprend qu’il est visé par une enquête pour détournement de fonds et usage de faux.

30 jours pour tenir, pour rester propre afin de conclure l’achat du terrain et s’installer durablement dans le paysage industriel de la ville.

30 jours difficile pour Abel car, on le remarque rapidement, les habitudes sont tenaces et les opposants nombreux. Sa femme tout d’abord, fille d’un mafieux, propose l’aide de son père et reproche à son mari de ne pas faire assez pour protéger sa famille et son affaire. Ses concurrents, probablement parce qu’ils voient un Abel une menace, profitent allègrement de la situation et ne font rien pour l’aider à trouver les responsables. La police qui ne fait rien mais poursuit l’un de ses chauffeurs quand ce dernier a une l’audace de sortir un flingue pour se protéger. La justice enfin qui poursuit Abel, parce qu’il est le plus faible et qu’il est une proie facile. Dans cette vaste zone grise, Abel tente de gérer ses affaires avec soin et sans se compromettre. Un objectif difficile à tenir et qu’il ne parviendra pas à mener jusqu’au bout.

Un très beau film : la photo sur New York est bluffante, on a vraiment l’impression de revivre les années 80 dans cette ville en pleine mutation. Une scène de course-poursuite qui commence en voiture, continue à pied et se termine dans une rame du métro de la périphérie new-yorkaise (Brooklyn, en l’occurrence, comme dans The French Connection) est bluffante tant on s’y croirait. Cela fait partie d’un mouvement, quelque peu marginal mais qui est notable, à Hollywood de revival de cette période la fin des années 1970-début des années 1980 (on pense au très réjouissant American Hustle). On sent que J. C. Chandor connait son cinéma de cette époque, qu’il y puise ses références et son inspiration. Ce cinéma qui filmait une ville parangon de la décadence urbaine, couverte de graffitis et rongée par le crime (on pense également à Wolfen, avec ces Amérindiens bâtisseurs de gratte-ciel et loups-garou, et Tom Waits jouant du piano dans un bar miteux du Bronx qui semble tout entier un chantier de démolition, avec son église décharnée au milieu des ruines). Mais une ville vibrante, dynamique, incarnant toujours et malgré tout (ou du fait même de cette ambivalence) le Rêve américain (« Mr. fucking American Dream », lance Anna à Abel lors d’une dispute).

MostViolentYear

La mise en scène est sobre, classique et c’est un vrai bonheur que de retrouver ce type de mise en scène, qui prend le temps de poser les scènes, qui ne recherche pas à épater la galerie, mais qui cherche au contraire à être au plus prêt du réel. Les scènes de course-poursuite (il y en a deux, les deux étant à pied) sont d’ailleurs magistrales : la caméra suit les personnages avec une fluidité remarquable, permettant alors des plans, tout en mouvement, sur la ville qui sont hallucinants. Le scénario est en apparence simple, mais il y a matière à réflexion sur les liens entre la mafia et le capitalisme et sur la manière dont s’est formé la ville-monde new-yorkaise. Enfin les acteurs sont superbes, Jessica Chastain fait très bien la fille de mafieux pourrie gâtée, qui ne comprend pas que son homme cherche à régler ses problèmes de manière légale (« you were such a pussy » lui dit-elle lorsqu’il refuse d’être armé et d’armer ses chauffeurs). Et Oscar Isaac est parfait dans ce rôle en demi-teinte, dans la peau d’Abel qui voit où son entourage veut le mener et qui cherche à résister à cette tentation (quitte à passer pour un lâche, quitte à faire le soumis) tout en étant mené par son ambition inaltérable. Derrière lui, c’est évidemment toute la ville de New York qui est évoquée dans cette période d’un entre-deux, entre archaïsme mafieux et modernité de la « transparence ». Le personnage du District Attorney (David Oyelowo) incarne lui aussi ce passage, et le résultat, tout aussi ambigu, de cette période.

Magistral.

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