Kingsman: The Secret Service de Matthew Vaughn

Un film qui revisite les films type James Bond en injectant une énorme de dose de scènes d’action décomplexée avec massacre de chrétiens bigots et fondamentalistes, qui a pour héros des gentlemen en costume impeccable, à l’accent so British qui jurent comme des païens tout en sirotant une tasse de thé ou un whisky Dalmore de 1962, dont le méchant est un Samuel Jackson totalement déjanté en milliardaire de l’e-conomie portant casquette de travers, parlant avec un cheveu sur la langue et ne supportant pas la vue du sang, et qui se termine sur une ode à la sodomie avec une blonde princesse scandinave peut-il être mauvais ? Un film qui accumule les scènes de combat décomplexées dans une orgie de violence filmée au ralenti sur fond musical entraînant, se parant des atours de la classitude britannique via Colin Firth (ou Michael Caine), présentant un discours de la réussite type « si tu te sors les doigts du c… » (décidément, ce film est quelque peu centré sur le cul) « … et que tu sauves le monde, toi aussi tu peux devenir un mec classe que se tape des princesses suédoises », dans lequel le repère éthique est incarnée par la dite princesse blonde suédoise et le politicien fourbe est un républicain, et qui n’est rien d’autre qu’une compétition entre tous pour la meilleure place, le tout avec un Samuel Jackson qui zozote peut-être pour se foutre de la gueule de Spike Lee (ainsi que semble le croire cet article) et dont le fidèle side-kick est une Algérienne dont les jambes ont été remplacées par des lames tranchantes peut-il bon ?

Matthew Vaughn a encore frappé, donc, et son Kingsman: The Secret Service ne laisse personne indifférent, semble-t-il. Faut-il y voir une sur-interprétation d’un film avant tout divertissant ? Ayant toujours prétendu ici que le divertissement est politique, il ne semble pas inopportun de s’interroger sur ce que nous dit le film.

Kingsman accumule les outrances aussi gratuites que réjouissantes tout en franchissant bien souvent la limite du drôle pour entrer dans la fascination pour sa propre transgression dans une masturbation mentale particulièrement perverse. De l’oeuvre de Matthew Vaugh, je ne connais que son X-Men qui m’avait profondément ennuyé. J’avais soigneusement évité de voir Kick-Ass (déjà fait en collaboration avec l’auteur du comics du même nom, Mark Millar), échaudé par sa réputation de film amoureux de la violence. Kingsman ayant reçu des éloges flatteurs et mobilisant la mythologie James Bond/ Britishattitude, j’ai été curieux. Et servi.

Cela dit, il faut le reconnaître, le film est souvent jubilatoire. La scène de dialogue entre Firth et Jackson à propos des vieux James Bond est une mise en abyme particulièrement bien vue et l’argument du film tient tout entier dans cette scène, c’est-à-dire la mise au goût du jour du film d’espions classe.

Le hic, c’est que cette mise à jour se fait par une ultra violence et un humour cradingue régressif. On remarquera deux choses : 1) c’est ce que les James Bond ont déjà eux-mêmes proposé avec le choix de Daniel Craig, qui tient davantage du docker que du gentleman, et 2) l’humour cradingue ou totalement régressif de Kingsman vient justement se télescoper avec l’ultra-violence de manière particulièrement dérangeante à certains moments (cf. la scène de massacre dans l’église, filmée comme une vaste blague qui est probablement censée déclencher des rires nerveux).

Le film surfe en permanence sur le fil du mauvais goût, de la violence gratuite, esthétisée (le combat finale qui se finit en explosions de têtes giclant comme des bouchons de champagne dans une apothéose génocidaire soulignée par Pomp and Circumstances d’Edward Elgar, de circonstance, donc — seriously ?), du racisme, du machisme et du conservatisme le plus ignoble… bref : c’est un condensé. Il le fait néanmoins avec un ton, une réalisation, des dialogues qui nous laissent toujours incertains : se complaît-il là-dedans ou s’en moque-t-il ? Etant donné que de nombreuses fois, Kingsman devient totalement déjanté, donnant lui-même les clés d’interprétation (on est dans un James Bond version full déconne), on peut prendre tout cela avec légèreté. Mais systématiquement, la scène suivante va contredire cette légèreté et montrer que le film n’est pas qu’une grosse potacherie régressive : finalement, on n’est pas dans un James Bond puisque le méchant tue le gentil, que les multiples thèmes — aristocratie-monarchie contre républicanisme, mérite contre égalitarisme, rectitude morale contre laisser-aller, manners contre vulgarité prolo — du discours reviennent sans arrêt comme une petite musique qui, au final, s’immisce dans la vision que l’on a du film.

Et pourtant, est-il possible d’analyser ce discours, de lui faire dire quelque chose ? Probablement pas — et les critiques qui le font à mon avis y lisent, pour le coup, ce qu’ils veulent y voir — car le propos est tellement confus qu’il ne semble être que le prétexte à cette orgie de violence aussi amusante à certains moments qu’outrancière et vulgaire à d’autres. Un exemple : la scène de bagarre dans le pub est marrante : Firth met sa branlée à une bande de gros bourrins, sans en tuer un seul (il me semble). Les types se souviendront de leur humiliation. Ah-ah. A l’inverse, la scène de l’église et ses 79 massacrés par Firth est une série de remises de couches supplémentaires dans la « violence graphique » (cette expression américaine est particulièrement adaptée ici) jusqu’à atteindre la nausée, nausée que Samuel Jackson essaie de ne pas avoir en ne regardant pas… et qu’il finira pas avoir en fin de compte, comme si le réalisateur lui-même nous indiquait qu’il s’autorisait de franchir toutes les limites jusqu’à ce qu’on ressente cette nausée. En d’autres termes, j’ai l’impression que Vaughn se fait plaisir et m’a bien eu : moi qui ne voulait pas voir Kick-Ass, il a remplacé les costumes de super-héros par les costumes gris en tweed, et du coup, je suis entré dans son monde.

Bilan : ce monde-là n’est pas pour moi. Ce qui fait triper Vaughn, it’s not my shit. Il n’est pas aussi à vomir que je le craignais et que ses détracteurs ne le disent, mais je sens bien que je ne le suis pas. J’aurais dû m’en apercevoir dès la première scène : zigouiller de l’islamiste terroriste sur « Money For Nothing » de Dire Straits, c’était louche.

Mais qu’allait-il faire (et moi avec) dans cette galère ? Lorsque Firth a un moment de lucidité, comme s’il s’interrogeait lui-même sur ce qu’il était en train de commettre, que le réalisateur se posait la question de ce qu’il fait… pour reprendre de plus belle et se vautrer dans la complaisance. Shocking!

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s