Mettez des mots sur votre colère de Marc Malès

Bande dessinée en un tome, qui tente un mélange entre un propos social et historique et une intrigue fictive. Nous sommes dans les années 1900 aux USA. Une organisation, le National Child Labour Committee (NCLC), tente d’alerter l’opinion américaine sur le non-respect des lois contre le travail des enfants et sur les conditions pitoyables dans lesquelles travaillent ces enfants (le travail d’enfants en-dessous de l’âge légal de 14 ans, l’absence totale d’instruction, la malnutrition, l’exploitation systématique, la fatigue extrême, les accidents et les morts), tout cela sous l’œil complice de grands industriels ou avec l’accord contraint des parents qui n’ont pas d’autres choix, face à la pauvreté, que de faire travailler leurs enfants, le plus tôt possible. Cette organisation mandate un photographe, Owen Brady, pour aller enquêter sur place. Ce dernier parcourt les États-Unis officiellement pour faire des photos des industries (et des industriels), officieusement pour interroger les enfants sur leur âge notamment et pour les photographier.

La bande dessinée commence alors qu’Owen rentre au comité pour présenter son travail. L’ensemble de la narration est donc un vaste retour en arrière pour expliquer en quoi cette mission a profondément bouleversé le photographe.

Son personnages est inspiré de la vie de Lewis Hine, photographe américain connu pour ses reportages sur le travail des enfants bien évidement mais aussi pour avoir pensé la photographie comme un outil sociologique. Quelques planches relatent donc le parcours de Brady aux États-Unis alors qu’il cherche à rendre compte des conditions de vie de ces enfants.  Par contre, régulièrement le propos s’attarde sur sa personnalité (il est présenté comme plutôt violent) et sur ses démons internes (alcool et prostitution notamment). Alors qu’au début de la bande dessinée, l’attention du lecteur est portée sur le travail des enfants, peu à peu celle-ci est déviée pour ne plus s’intéresser qu’aux problèmes du photographe. A tel point que la fin de l’ouvrage atteste de la rédemption du personnage (notamment par rapport à la violence dont il a été victime enfant) par l’intermédiaire du reportage, qui devient du coup secondaire, une sorte de prétexte pour sauver cet être en perdition. Quelque part en chemin, la question du travail des enfants s’est diluée pour disparaitre complètement.

Le titre, de prime abord emblématique, devient rapidement limpide : les mots et la colère dont il est question sont ceux de Brady. Le reportage sur les enfants lui aura permis de les exprimer. Ce qui me pose problème : à quoi bon utiliser un contexte social et historique aussi remarquable pour parler de la rédemption d’un homme qui ne l’est pas ?  La question du travail des enfants ne doit pas être le prétexte à l’écriture d’autre chose, mais il doit être un sujet en soit. Le fait que l’auteur ne l’utilise que comme prétexte et se réfugie bien vite dans la fiction masque peut-être son incapacité à en dire plus sur le sujet. Et inversement le recours à des périodes dramatiques pour gonfler un sujet faussement simple (comment grandir en tant qu’adulte quand on est un enfant battu) dénote une incapacité à faire du grand avec du petit. Or souvent les textes plus complexes peuvent jaillir de sujets extrêmement anodins.

Le mélange entre fiction et histoire est donc ici raté, la fiction du personnage principal écrasant et escamotant l’histoire du travail des enfants. Dommage, le vrai Lewis Hine était un personnage réellement fascinant dans sa prise de conscience du pouvoir de l’image pour mettre une société face à ses marginaux, ses exploités : immigrants (photographies d’Ellis Island), enfants, prostituées, etc. Et le mélange aurait donc pu être mieux fait. C’est d’autant plus regrettable que le format de cette BD est très beau et rappelle celui d’un livre de photographies. Le dessin, dans les tons ocres est également saisissant, rappelant évidemment le sépia de certaines photographies (ce qui n’est pas le cas, en l’occurrence, des photos de Hine, dans un noir et blanc très net). Une belle réflexion aurait pu donc naître sur la sociologie, l’engagement, la photographie, et la bande-dessinée. Hélas, ne reste qu’une histoire pas inintéressante mais tellement en-deçà du sujet, de la rédemption d’un homme face à ses démons.

Une des premières planches de la BD où la question du travail des enfants est vraiment abordée… pour ensuite être réduite à quelques vignettes, puis à disparaître complètement derrière l’histoire de Brady.

 

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