Master of the Crossroads de Madison Smartt Bell

Deuxième tome de la trilogie écrite par Madison Smartt Bell, écrivain américain, sur Toussaint Louverture et la conquête de l’indépendance à Haïti. Difficile de rendre compte en quelques lignes de la force de ce roman, qui décrit sur près de 600 pages comment Toussaint Louverture, qui cherchait dans le premier tome à obtenir la liberté pour tous les noirs de Saint-Domingue et a rejoint les troupes espagnoles pour y parvenir, est certes revenu dans le giron de la République française, mais pour mieux, au fil des ans, s’opposer à elle et se radicaliser en même temps qu’il s’isolait.

Le premier roman, All Souls’ Rising, s’achevait sur la mise à sac de la ville du Cap par des bandes armées de noirs, sur la proclamation de Sonthonax, missionné par la France, promettant la liberté à tous les hommes de Saint-Domingue et sur le ralliement des troupes de Toussaint, nouvellement appelé Louverture, aux force espagnoles. Le second tome reprend quelques mois plus tard, Toussaint est toujours aux côtés des troupes espagnoles, il a sous sa coupe d’anciens colons royalistes, sa position est contestée d’autant que des rumeurs sur le maintien de l’esclavage dans les parties de l’île contrôlées par les Espagnols et sur des éventuels rapprochements entre ces derniers et les Anglais se multiplient. Et surtout nombreux sont ceux qui lui conseillent de rejoindre le camp français qui vient (enfin) de prononcer l’abolition de l’esclavage.

L’assassinat de son frère va être l’occasion pour lui de changer de camp et d’associer ses troupes aux forces françaises, contre les Espagnols puis contre les Anglais, permettant ainsi à la France de gagner une lutte qui autrement lui aurait échappé. L’auteur rapporte même à deux reprises des propos tenus par certains sur Toussaint, leur faisant dire qu’il n’avait pas choisi la France parce qu’elle lui permettait d’obtenir ce qu’il voulait (à savoir l’abolition), mais qu’il l’avait choisie pour la faire gagner (la République) sur les autres (les monarchies espagnoles et anglaises), sachant que dans les deux cas, l’abolition lui était de toute façon promise. Il aurait, pour ainsi dire, choisi le camp qui gagnerait avec lui. Je n’ai aucune idée de la valeur de cette thèse.

Le roman est impressionnant, par son souci de véracité historique. Encore une fois, je ne connais rien à cette période, mais on sent tout de même à la lecture du roman que l’auteur a fait suffisamment de recherches pour savoir de quoi il parle. Il y a même parfois un souci du détail qui alourdit la lecture : les personnages (fictifs ou historiques) passent leur temps à se déplacer ou à déplacer leurs troupes sur l’île et le lecteur se perd un peu dans tous ces mouvements répétitifs.

L’agencement entre la partie historique et celle fictionnelle fonctionne bien et la multitude des personnages, loin de noyer le lecteur dans des galeries sans fin de personnages unidimensionnels, à la possibilité de saisir toutes les nuances des classes sociales et/ou raciales en présence dans l’île. Du mulâtre à l’esclave noir en passant par le marron et le libre de droit, de l’homme blanc républicain aux planteurs en passant par l’homme d’affaire qui traite avec tout le monde, l’ancien colon qui cherche à maintenir ses droits dans la nouvelle République, toute une gamme de personnalités se dévoilent sous nos yeux pour mieux rendre compte de la complexité des relations sur l’île entre communautés ou à l’intérieur d’elles-mêmes. Et toutes ses relations déjà fort complexes fluctuent en fonction des actions des uns et des autres : retour des conservateurs en France, traité de paix entre l’Espagne et la France, double jeu des Anglais.

La thèse que semble défendre Smartt Bell dans ce roman est qu’il n’est pas possible de savoir si Toussaint s’engage malgré lui vers l’indépendance de l’île en réaction au comportement de la France (et notamment cette proclamation de Bonaparte indiquant que l’île serait régie selon des lois spéciales) ou si son schéma vers l’indépendance était déjà conçu et que les circonstances n’ont fait que le valider, le rendre justifiable aux yeux des siens. L’auteur fait également un parallèle amusant entre Toussaint dans sa prison de Fort de Vaux où il cherche à rédiger ses mémoires pour justifier ses choix et expliquer ses motivations (notamment auprès de Napoléon) et ce qu’il adviendra de l’empereur des Français sur l’île de Sainte-Hélène.

La Constitution de Saint-Domingue de 1801 fut promulguée au Cap-Français, le 14 Messidor an IX (3 juillet 1801) par le général Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue.

 

Ce deuxième tome s’achève sur l’élaboration par Toussaint de la Constitution de l’île, qu’il présente comme une réponse aux lois spéciales instituées par Bonaparte à Saint-Domingue. Entre-temps, il a tué ou a fait tuer tous les anciens chefs qui avaient mené avec lui l’insurrection dans ses premières heures, à l’exception de Dessaline. Toussaint est donc seul. Et à quel prix. Il protège à présent les anciens planteurs revenus des Etats-Unis une fois la tempête passée. Malgré l’instauration d’un code du travail voulu par Toussaint, certains esclaves ne voient plus la différence avec le passé : la production du sucre, du café et du tabac reprend et les dividendes nées de la vente leur échappent à nouveau. Pire, elles sont réquisitionnées par Toussaint pour financer sa prochaine guerre, celle contre la France.

Prochain roman et dernier tome de la trilogie : The Stone that the Builder Refused.

 

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