Price de Steve Tesich

Comment expliquer qu’un garçon de dix-huit ans renonce à gagner son combat alors qu’il est en position d’être le vainqueur ? Non pas qu’il renonce faute d’avoir essayé. Au contraire, il s’est battu, a dominé son adversaire pendant tout le combat. Il ne lui restait que quelques minutes, que dis-je, quelques secondes pour être déclaré vainqueur et pourtant. Pourtant, il baisse le bras, autorise son adversaire à tenter un dernier assaut et le mettre K.O juste avant le gong final. Ce garçon s’appelle Daniel Price. Dans la voiture qui le ramène à son domicile, il ne parvient pas à expliquer à son entraîneur pourquoi il a baissé ce bras, pourquoi il n’a pas gardé son ascendant en attendant tranquillement la fin du combat. Il ne parvient pas à l’expliquer parce que le visage de son père fait obstacle, parce que le souvenir de ses deux camarades de lycée fait obstacle, par que les images de sa petite maison dans la banlieue d’East Chicago font obstacles.

Quand il rentre chez lui, son père l’attend dans la cuisine devant des mots croisés. A l’annonce de sa défaite, son père se contente de sourire et lui lance un « c’est pas grave » de circonstance. Ainsi se clôt le combat de Daniel Price. Ainsi commence l’été de ses dix-huit ans : la fin du lycée, le diplôme et l’entrée dans la vie active, probablement à l’usine comme ses parents et comme tous ceux qui restent dans la banlieue. Un été morne, polarisé par la mort de son père et la rencontre avec Rachel, sa première expérience amoureuse…

L’apprentissage de soi par la douleur et surtout par l’échec, tel est le thème central de ce roman qui s’ouvre par cette citation de Léon Bloy :

« L’homme a des endroits de son pauvre cœur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient ».

Le roman se situe dans les années 60 et suit le quotidien de Daniel pendant l’été de ses dix-huit ans, un été particulier puisqu’il vient d’être diplômé avec ses deux amis de lycée, et qu’il doit à présent s’inquiéter de son avenir. Tout comme ses camarades de lycée, Freud et Larry, l’obtention de son diplôme n’ouvre pas pour Daniel les portes de l’université, il est au contraire un achèvement et la promesse future d’une entrée dans la vie active. Une vie professionnelle limitée par l’ombre gigantesque de l’usine de raffinerie, unique employeur dans cette banlieue de Chicago.

Le destin de ses trois adolescents met en scène les trois voies possibles pour la jeunesse de ces quartiers populaires : Freud choisit de se couler dans le moule, aidé par Patty une connaissance de lycée qui semble avoir flairé en Freud le parfait chien de compagnie ; Larry choisit la voie de la révolte, pour empêcher les autres (et lui-même) d’entrer dans le moule, et s’attaque à la raffinerie. Daniel, enfin, pour échapper à son père (vivant ou mort) et au poids de sa destinée, s’imagine un double, James Donovan, et entreprend d’écrire les journaux intimes des personnes qui l’entourent (Rachel, Freud, Poochini le chien, Lavonne Dewey, une voisine…). A la fin du roman, il entame enfin l’écriture du journal de Donovan qui commence ainsi :

« 29 septembre. Aujourd’hui, j’ai quitté l’endroit où j’ai grandi, convaincu que le destin n’est qu’un mirage. Pour autant que je sache, il n’y a que la vie, et je me réjouis à l’idée de la vivre. »

Illustration parfaite et ambivalente d’une autre citation du livre, celle d’Enfances de Maxime Gorki « Et je m’en allai par le monde« , l’auteur de Price jouant sur l’ambiguïté d’un voyage réel ou imaginé par l’écriture. Daniel a tout au long du roman multiplié les tentatives d’écriture, en prétendant tenir un journal, en rédigeant des lettres de la main de Rachel, en lui écrivant un poème. Face à la cruelle réalité de la mort de son père ou de la désillusion de son premier amour, l’écriture n’est jamais loin. Présentée comme un remède, elle est celle qui s’impose finalement dans la destinée de Daniel.

L’écriture comme un remède au destin. Pourquoi pas. J’ai trouvé le projet de l’auteur intéressant (décrire ces ados dans cette banlieue de Chicago), par contre jamais je me suis identifiée à eux. Placée comme un observateur extérieur, le roman ne m’a pas vraiment plu. Quant à cette théorie sur l’écriture, j’avoue que je n’y adhère pas trop.

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