The Imitation Game de Morten Tyldum

La vie d’Alan Turing, version « on est désolé ». Plus sérieusement, le film s’ouvre sur une scène relativement improbable où en voix-off Turing nous enjoint à être attentif à ce qu’il va dire. Vient ensuite une scène se passant en 1951, où l’on suit un enquêteur qui se rend au domicile de Turing pour enquêter sur un probable cambriolage, puis face au comportement irascible de ce dernier le soupçonne de cacher quelque chose. Le détective décide alors d’enquêter sur Turing.

Flashback : nous voici en 1939, la guerre vient d’être déclarée en Europe et Turing passe un entretien pour obtenir un emploi dans les services de l’armée. Son ambition est de travailler pour les services secrets, afin de décoder les messages allemands et se confronter à la fameuse Enigma, dont le code de cryptage change chaque jour. Turing est recruté, ainsi qu’un panel de mathématiciens, qui travaillent déjà au décryptage d’Enigma. Alors que ces partenaires cherchent en vain  à trouver chaque jour le code de cryptage d’Enigma, Turing envisage la construction d’un super-calculateur, capable en un laps de temps record de tester toutes les combinaisons possibles, afin de trouver la bonne dans le temps imparti.

En 1951, l’enquêteur découvre que le dossier de Turing est classé top secret. Via une falsification de signature, il parvient à se procurer le dit-dossier qui se révèle être vide. Il poursuit son enquête persuadé que Turing est un espion soviétique…

… et malencontreusement il découvrira que Turing est juste homosexuel, mais la machine s’est déjà emballée et le pauvre enquêteur qui reconnait bien tard son erreur ne peut que constater l’innocence de Turing et son supplice quand les services de sa majesté lui impose un traitement hormonal, traitement qui conduira au suicide de ce dernier (passant sous silence le harcèlement dont Turing a été l’objet de la part des services de sa précieuse majesté jusqu’à la fin de sa courte existence). Une enquête qui échappe à son auteur, un traitement médical aux effets secondaires mal maîtrisé, tout cela est bien regrettable pour Turing.

Passons sur les incohérences scénaristiques voulues par les auteurs/producteurs/ réalisateur afin de rendre l’histoire de Turing plus conforme à leur propre représentation de ce que doit être un génie. Turing est donc un enfant solitaire et plus ou moins marginal. Aucune mention du fait que s’il est dans un prestigieux college anglais, c’est que son père est un diplomate en Inde. Keira Knightley joue une mathématicienne qui semble débarquer dont ne sait où alors que son personnage, Joan Clarke, avait fait ses études à Cambridge (où certes, l’université ne lui avait pas délivrée de diplôme du fait de son règlement). Quant à l’après-guerre, on a l’impression que Turing n’a rien fait dans cette période, or c’est justement à ce moment qu’il invente ce que l’on pourrait appeler le premier ordinateur (et son fameux test).

Bien plus grave est le propos du film sur Turing… ou plutôt à côté de Turing. Le discours en ouverture du film, cette fameuse voix-off de Turing qui s’adressait en fait à l’enquêteur, mais s’adresse aussi bien à nous, résume à lui seul le mauvais goût de ce film :

« Are you paying attention? Good. If you’re not listening carefully, you will miss things. Important things. I will not pause, I will not repeat myself, and you will not interrupt me. You think that because you’re sitting where you are and I am sitting where I am, that you are in control of what is about to happen. You are mistaken. I am in control. Because I know things that you do not know. What I need from you now is a commitment. You will listen closely and you will not judge me until I am finished. If you cannot commit to this, then please leave the room. But if you choose to stay, remember that you chose to be here. What happens from this moment forward is not my responsibility. It’s yours. Pay attention. »

Le jugement en question tient en deux mots : héros ou criminel ? Alors que reste-t-il de Turing un fois le jugement passé : comme tous les scientifiques vus par le cinéma il est asocial (soit), ses découvertes se manifestent de manière abruptes (une phrase entendue ici ou là et eureka ! Visiblement le concept de labeur, de pensée construite lentement et se basant sur des précédents sont des notions peu attrayantes pour le cinéma et pourtant si fondamentales dans l’histoire de la science), sa machine dont on ne nous explique pas ou peu les mécanismes est née d’une peine de cœur (plus trivial tu meurs) et les services secrets ne voulaient pas vraiment sa peau, ils ont juste fait une erreur de jugement et après l’enquête leur a échappés. Pas de chance pour Turing, mais il sera réhabilité par la reine, de quoi nous mettre du baume au cœur et nous aider face à ce questionnement impossible à résoudre : Turing est-il un héros ou un criminel ? En dissertation, on dirait poliment (ou pas) au candidat de revoir sa problématique, qui 1) n’a aucun intérêt 2) n’en est pas une. 0/20 ou faut tout refaire en réfléchissant bien aux termes du sujet, ici Turing. Car finalement ce film parle de beaucoup de choses mais jamais d’Alan Turing.

Keira Knightley en mathématicienne « amateur » n’est pas crédible une seconde, tout comme la grande majorité des acteurs, Benedict y compris, qui semble jouer une pièce dramatique sans en comprendre ni la signification, ni les enjeux. Tout au plus jouent-ils une bluette romantico-historique, avec une réalisation correspondante, certes avec l’un des esprits les plus brillants de cette époque, mais se limitant à en donner une vision juvénile, pathétique et vaguement héroïque. Un désastre.

Alan Turing, aged 15, at Westcott House, Sherborne School.

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