Finding Vivian Maier de John Maloof et Charlie Siskel

A la fin de l’année 2007, John Maloof un jeune agent immobilier passionné de vieilles photos de Chicago (il ambitionne notamment d’écrire un livre sur le quartier de Portage Park) achète aux enchères des cartons de négatifs anonymes, espérant y trouver des clichés de la ville. A ce moment, il n’est pas le seul à acheter ces cartons, deux autres acquéreurs repartent également avec des négatifs provenant du même lot. Les négatifs ne sont que des portraits de rue, déçu John Maloof range le carton dans le fond d’un placard, même s’il admet que ces clichés sont « beaux ».

Courant 2008, il ressort les cartons et décide de prendre contact avec les deux autres acheteurs présents à la vente aux enchères pour racheter leurs cartons (ce qu’il ne dit pas dans le film c’est qu’entre temps il a cherché à vendre ses négatifs sur ebay et a été contacté par un historien d’art qui lui a ouvert les yeux sur le potentiel (financier) des photos). Il rachète des négatifs à l’un des acquéreurs présents en 2007 (le second, Jeffrey Goldstein, garde précieusement son trésor), se trouve alors en possession d’environ 100 000 négatifs d’une photographe inconnue puisqu’il apprend que la maison de vente aux enchères a acquis les cartons suite aux défaut de paiement d’espaces de stockage appartenant à une vieille dame malade.

En avril 2009, parcourant les cartons, John Maloof découvre un nom : Vivian Maier. Il fait une recherche Google et découvre que cette femme vient de décéder. Il prend contact avec les frères Gensburg qui se sont occupés d’elle à la fin de sa vie et met la main sur d’autres cartons de Vivian. Il décide alors de faire connaitre le travail de Vivian Maier

John Maloof tente de nous faire croire à ce prodigieux conte de fées qui s’appellerait « comment j’ai sauvé Vivian Maier de l’oubli ». La réalité est plus complexe et révèle surtout un parfait opportuniste.

Dès le début du documentaire, John Maloof occupe l’espace, en se mettant face caméra pour raconter comment il en est venu à trouver les négatifs de Maier. Le tout en omettant certains détails comme sa tentative de vente sur ebay ou les conseils d’un historien de l’art. Il se présente comme le seul ayant compris le potentiel de l’artiste (et pas uniquement son potentiel financier).

Il n’hésite pas d’ailleurs à émettre quelques critiques contre ce qu’il appelle « les institutions ». Elles n’ont pas voulues de ces photos, ce qui l’a obligé à faire tout le travail tout seul sans l’aide des officiels (en fait il est rapidement soutenu par une galerie privée, qui fait tout de même partie de l’institution justement, le fric en plus). Elles ont émises des réserves sur les tirages des photos de Maier, ne sachant pas ce qu’aurait voulu l’artiste (ce qui est audible tout de même). Il balaie l’argument en citant l’exemple de Cartier-Bresson dont certaines photos ont été tirées après sa mort. En omettant de souligner que 1) Bresson ne faisait pas ses tirages 2) les historiens d’art avaient une multitudes d’exemples de tirages acceptés par l’artiste comme point de comparaison.

D’ailleurs Maloof évacue rapidement la question du tirage des photos en affirmant que Vivian Maier comme beaucoup de photographes (?) ne souhaitait pas faire les tirages. Mais le pouvait-elle seulement, elle qui vivait chez ses employeurs ? De même il évacue rapidement la question sur la volonté de Maier d’être exposée. Une lettre lui permet d’affirmer qu’elle voulait être exposée, une lettre envoyée au propriétaire français d’un magasin de développement photos pour qu’il accepte de tirer ses photos. En quoi cela prouve qu’elle ne voulait pas le faire elle-même et qu’elle envisageait pas la suite de les exposer ?

Le documentaire devient malsain quand John Maloof évoque le côté obscur de Vivian Maier : elle aurait maltraité des enfants dont elle avait la garde. Cet aspect de la vie de Vivian, outre qu’il s’agit d’anecdotes privées qui n’ont que peu de rapport avec son travail d’artiste, repose sur les seuls témoignages de ses employeurs et de leurs enfants. Si Charlie Siskel se défend de toute attaque contre Maier en affirmant qu’ils ont donné la parole à tous les témoins y compris ceux qui se contredisaient sur le comportement à leur égard de l’artiste (laissant soi-disant au spectateur le choix de juger ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas), le choix de la mise en scène, de la musique dramatique diffusée à ce moment du documentaire ne laisse que peu de place au doute quant au jugement porté par les deux metteurs en scène sur Vivian. Au mieux elle est excusable parce que c’est une artiste.

Et l’artiste finalement, où est-elle? Il n’y a dans ce documentaire aucun début d’analyse du travail  de Vivian Maier, trop occupés qu’ils sont à raconter leur trouvaille. A un moment au détour d’un entretien avec un photographe, les influences possibles de Maier sont évoqués : Levitt, Arbus, entre autres. Mais cela ne va pas plus loin. A partir de quel moment elle sort de l’imitation pour imposer un regard personnel, je doute que les deux réalisateurs se soient posés la question. N’en déplaise à John Maloff il faut aller voir du côté des institutions (et notamment des spécialistes de la photographie de rue) pour avoir des éléments de réponse.

Au final, trop d’agent immobilier et pas assez d’artiste. Ce documentaire m’a donnée l’impression d’une véritable spoliation au bénéfice toutefois de la découverte d’une grand photographe. Quant au travail de mise en scène de John Maloof et de Charlie Siskel, une simple évocation du film de Wim Wenders sur Salgado m’a fait visualiser à quel point ils manquent de réflexions et d’empathie artistique.

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