Junker. Blues de Prusse de Simon Spruyt

Ludwig Von Schlitt est le cadet d’une famille de junkers (de propriétaires terriens prussiens) qui se glorifie de son passé prestigieux, de ses « racines », les faisant remonter à la conquête par les chevaliers teutoniques de la Prusse orientale. Mais Ludwig n’entre pas dans le moule de la famille : chétif, timide, rêveur, il est bien loin d’égaler son frère ainé, Oswald, téméraire, sûr de lui, et arrogant, l’élève le plus prometteur de l’école des cadets de Prusse, se destinant, comme il se doit, à servir dans la cavalerie pour la plus grande gloire du Kaiser. Ce qui fascine Ludwig, ce sont les machines. Ainsi passe-t-il les longs jours dans la propriété familiale qui subit les affres du manque d’argent, où il n’y a plus qu’une seule domestique, à rêvasser de machines. De ces rêves sera engendré la grande catastrophe de ce début de XXe siècle.

Il règne une atmosphère de « fin de siècle » dans cette bande-dessinée aux couleurs vert-de-gris. Effectivement, les junkers ont le blues : ils adhèrent à un code devenu désuet, se retrouvent sans le sou, et sont donc obligés de se marier à la bourgeoisie (ainsi « maman », qui « est très malade », passe-t-elle tout son temps dans les sanatoriums de Davos), ce qui révèle encore davantage leur obsolescence, et ils deviennent même un anachronisme dans leur manière de penser la guerre. D’ailleurs, le père se distingua lors de la guerre de 1870 par un acte « héroïque » (en réalité une charge de cavalerie aussi inutile que stupide) où il fut blessé et y perdit sa jambe. Le désenchantement domine donc, et l’on sent bien que c’est un monde qui se meurt qui nous est montré là.

Mais la plus grande force de Junker réside dans le point de vue adopté : celui de Ludwig, d’un enfant rêveur, tout en étant baigné des valeurs, des récits et des traditions familiales. Et là, Simon Spruyt est très fort, car il garde ce point de vue : les premières pages de la BD, évocation de la légende familiale selon laquelle l’allée de tilleuls qui mène à la demeure aurait été plantée par les premiers Von Schlitt, sont à ce titre remarquables, montrant, à travers le filtre de l’imaginaire d’un enfant, le ridicule d’une telle histoire.

Par ailleurs, tout au long du récit, tous les autres personnages que croise Ludwig, à moins qu’ils n’appartiennent à son cercle familiale (son père, ce colosse teutonique intimidant, sa mère, absente, Gretchen, la servante, son frère, et quelques autres), sont représentés par des cercles blancs au sourire perpétuel. Ce procédé est extrêmement bien trouvé car il offre une double signification quant à ce que peut ressentir cet enfant. Du coup, le point de vue de la narration ne fait pas artificiel et il ne s’agit pas d’une fausse ingénuité. Dès lors, c’est avec un regard à la fois innocent et en même temps toujours celui d’un cadet de famille aristocratique que l’on perçoit ce milieu si particulier dans l’Allemagne du début du XXe siècle.En cela, Junker s’approche du Ruban blanc : même sobriété, même sévérité, et même regard à la fois mélancolique et extrêmement lucide sur ce qu’a produit une idéologie aristocratique et guerrière sur le déclin, et comment la modernité, y compris dans son versant technologique, lorsqu’elle ravivera cette idéologie, engendrera un monstre. L’auteur se permet même l’audace de changer la réalité, et y voit là clairement le début de la Grande Guerre. Si la pirouette finale me parait un peu de trop, l’ensemble de ce récit, par sa tonalité très juste à la Stephan Sweig, par son très beau graphisme, est une vraie réussite.

 

 

 

 

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