A Long Long Way de Sebastian Barry

J’avais adoré The Secret Scripture, son sixième roman écrit en 2008. A Long, Long Way a été écrit avant, en 2005, et semble reprendre un personnage déjà apparu dans un précédent roman (Annie Dunne). A Long, Long Way raconte l’histoire de Willie Dunne, frère d’Annie et jeune irlandais de 18 ans qui s’engage au début de la Première Guerre mondiale aux côtés des alliés (et de la Grande-Bretagne) et rejoint ainsi les troupes des Royal Dublin Fusiliers. Il perpétue dans son geste une histoire familiale, son père ayant toujours été un fervent partisan de la loyauté de l’Irlande vis-à-vis de l’Angleterre. Mais si Willie au début de son engagement reste fidèle aux aspirations de Redmond, la découverte du feu, l’enlisement du conflit vont user peu à peu ses convictions. Quand l’Easter Rising éclate, Willie a déjà la conscience ébranlée. L’exécution des rebelles va entamer définitivement sa confiance en Redmond et son attachement au Home Rule. 

Ce roman est dédié à Roy Foster, « en toute amitié ». L’avantage d’une telle dédicace est qu’elle place immédiatement le roman dans une ligne historique bien définie : celle qui explique que les Irlandais étaient massivement derrière le leader Redmond, partisan de l’engagement aux côtés de l’Angleterre en échange de l’obtention du Home Rule. Et que ces mêmes Irlandais ont changé d’opinion sur les leaders nationalistes parce que la guerre s’est enlisée et parce que l’Angleterre a fait preuve de beaucoup trop de sévérité en condamnant les responsables de l’insurrection de Pâques. Le roman serait donc la mise en fiction de cette théorie « majoritairement » admise parmi les historiens.

Le début du roman est passionnant, Sebastian Barry décrit avec talent et conviction la découverte du combat pour ses jeunes volontaires. Je me souviens parfaitement du chapitre dans lequel il décrit la première utilisation du gaz moutarde sur des troupes irlandaises à Ypres. Sebastien Barry fait preuve d’un talent incroyable dans sa faculté à nous décrire ce nuage jaunâtre qui progresse lentement mais inexorablement vers les troupes irlandaises, l’absence de réaction de ces mêmes troupes face à l’avancée du gaz, les premiers contacts avec celui-ci, puis les cris, les vomissements, les convulsions, enfin les premiers soldats qui fuient avant la fuite générale devant ce qu’ils ne comprennent pas mais qu’ils ressentent comme un danger mortel. Dans cette scène, l’auteur parvient à rendre compte de l’incompréhension des soldats qui finissent par fuir sans comprendre, mais pas seulement. Il réussit également à sonoriser sa scène en insistant sur le silence lorsque le gaz progresse, sur l’irruption soudaine de cris, puis sur le retour au silence une fois le gaz passé sur les troupes. Il parvient surtout à rythmer sa scène, passant d’une narration très lente pour suivre la progression du gaz à une narration plus rapide, presque hâtive, pour dépeindre l’empressement des soldats à quitter les tranchées (et la scène). Tout ce passage recèle une puissance d’évocation rare, et vaut à lui seul la lecture du roman.

Le reste du roman est du coup plus décevant. Si Sebastian Barry a su décrire les tourments des soldats face à l’avancée du gaz, il ne parvient pas à nous faire partager leurs émotions et notamment celle qui prévaut à leur changement d’opinion sur l’Angleterre et sur les nationalistes irlandais. Il n’explique pas vraiment pourquoi ce changement, pire il commet quelques impaires en confondant dans une même attitude des réactions qui sont pourtant assez éloignées. Mettre dans un même sac, le nationalisme irlandais (et l’insurrection de Pâques), avec les mutineries en France en 1917, la Révolution Russe et les grèves en Allemagne c’est faire le jeu de l’amalgame. Certes tous ces événements sont nés dans un contexte de guerre et s’explique en partie par lui, mais c’est oublier les particularismes de chaque mouvement, ce qui me gène énormément, y  compris dans un récit de fiction.

Qu’un roman tente de mettre en fiction une théorie historique me parait intéressant, à condition qu’il la questionne. J’ai l’impression ici que l’idéologie a pris le pas sur la fiction, les personnages étant contraints depuis le départ par un impératif, celui d’aller là où il doivent aller, sans que, par le jeu de l’écriture, leur évolution soit justifiée ou paraisse naturelle. A ce propos la réconciliation tardive (et vaine) entre le fils et le père parait complètement désuète. A la lecture de l’article de Sylvie Mikowski, Le long cheminement de la mémoire collective irlandaise : A Long Long Way de Sebastian Barry, on peut aussi en conclure que l’auteur a quelques compte à régler avec sa propre histoire personnelle et qu’il se place résolument du côté des révisionnistes. Si son objectif était de réfléchir aux mémoires (celle vénérée et celle refoulée), il aurait pu déjouer — et c’est là que se situe l’apport de la littérature par rapport à l’histoire : il n’avait pas et ne devait pas choisir de camp — le piège de la partialité, montrer les mécanismes derrière ces mémoires, et réfléchir à ce qui fait mémoire dans la construction d’une nation. De fait, quelle vérité est ici donnée à comprendre de manière intuitive par Barry ? Quelle est la part d’honnêteté dans ce roman ? En quoi le choix d’un personnage « innocent » et présenté comme simple d’esprit est un bon vecteur pour réfléchir à cette période ?

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