Le Linceul du vieux monde : la révolte des canuts (3 tomes) de Christophe Girard

Novembre 1831, Lyon, le plateau de la Croix-Rousse. Les ouvriers de la soie, les « canuts », qui travaillent quinze heures par jour pour un salaire de misère qui ne leur permet même pas de (sur)vivre, décident que la concurrence chinoise (!), la « crise », le « bon sens » ne sont plus des arguments, et que vivre décemment de son travail n’est pas une revendication insupportable alors que l’accord négocié entre les fabricants, les ouvriers et le préfet n’est pas respecté par les premiers. La révolte gronde, et finit par éclater. En quelques jours, la révolte devient révolution, et elle pose les bases de la revendication du prolétariat. C’est cet épisode, méconnu, trop peu connu, absent, par exemple des programmes scolaires, que Christophe Girard fait resurgir avec la force de la bande dessinée.

C’est jour après jour, heure après heure que Christophe Girard nous fait revivre cet épisode à travers une galerie de personnages. La force de ce récit tient sans doute dans le fait qu’il est d’abord introduit par un conservateur, Anselme Petetin, Parisien venu à Lyon pour y prendre la direction  du journal libéral lyonnais Le Précurseur, ce qui introduit une voix extrêmement modérée mais humaine, et relativement progressiste pour assister aux prémices de l’évènement qui se noue sous nos yeux. Puis, deuxième point fort, le récit se diffracte, suivant les évènements au plus près, collant aux acteurs — simple canut auteur de la devise de la révolte, prostituée, chef des révoltes, maire éphémère, commissaire, préfet, fabricants — de cette histoire complexe. D’ailleurs, troisième réussite, jamais (sauf une exception lorsque le personnage du Commissaire Toussaint est introduit) l’auteur ne verse dans la facilité de la « voix-off » qui explique les enjeux historiques, politiques, sociaux de ce qui se joue sous nos yeux : tout est montré, tout est vécu. Christophe Girard a cette immense intelligence et cette habileté de nous rappeler le souvenir de la Grande Révolution par des dialogues ou l’importance du bonapartisme par des acclamations et des chuchotements lors d’une revue d’armes d’un général nouvellement nommé. En d’autres termes, le récit est à la fois didactique et pédagogique sans jamais être artificiel ni parachuté.

C’est ainsi que l’on plonge au coeur de la lutte, et Le Linceul du vieux monde n’édulcore jamais la brutalité inhérente à la tentative par des ouvriers de se rendre maîtres de leur destin. Mieux encore : on voit clairement que la violence est un tango qui se danse à deux, et qu’à la violence de la domination sociale répond celle de la révolte, qui engendre alors une haine farouche, implacable et irrationnelle (ou, justement, tout-à-fait rationnelle, car elle implique le maintien d’intérêts clairement identifiés), elle-même motrice d’une violence aveugle, sans borne et effroyable.

Cette évocation de la violence sociale est traduite en dessins par une ligne claire (à la plume ?) dans un dessin précis, sobre et pourtant sans détails scabreux. Christophe Girard réussit l’exploit de montrer comment le coup de baïonnette dans le bas du dos d’un enfant le laisse paralysé avec une dimension quasi-absurde qui relève presque de la farce.

Pourtant nulle trivialisation dans ce récit, nul mépris, nul cynisme. Jusqu’au bout Christophe Girard en analyse les enjeux, les ratés, les récupérations politiques (les « intellectuels » rapidement prennent la main sur le versant politique de l’insurrection et organisent le gouvernement provisoire) et leurs conséquences. Certaines scènes, magnifiques et tragiques, montrent les insurgés exécuter d’autres révoltés, car ils ont volé des billets de banque, contredisant la volonté d’émancipation de la révolte ou encore la manière dont des meneurs, dont aucun n’est un canut, captent le produit de la révolte et s’instituent eux-mêmes chefs du mouvement.

Un regret peut-être : la répression, si elle est longuement évoquée dans ses phases préparatoires (et c’est d’ailleurs la seule fois, dans le tome 3, que le récit quitte Lyon pour évoquer comment, à Paris, on s’en inquiète, du conseil du roi « libéral » Louis-Philippe jusqu’aux salons des écrivains et artistes « libéraux » Hugo, Daumier, Arago qui, au final, décident ne pas s’en mêler), est assez vite expédiée ensuite (mais comment rendre compte des déportations en images ?). Toutefois, elle est évoquée, et elle montre bien la limite du « libéralisme » du règne de Louis-Philippe « Egalité » et comment le libéralisme économique, le pouvoir des financiers, tient en laisse le pouvoir politique, a partie liée avec lui, et la révolte des canuts représente alors une brèche inacceptable dans ce cadre. C’est bien là que se situe « l’aube du rêve » évoquée dans ce dernier tome qui se clôt, évidemment, tragiquement.

Néanmoins, et c’est là le dernier tour de force de la bande dessinée, Le Linceul du vieux monde ne laisse pas tomber le rideau final sans évoquer comment cet épisode a fertilisé la pensée de la contestation du capitalisme, y compris jusqu’au plus grand penseur de la lutte et de l’émancipation à cette époque. Retrouvant à Londres notre bon Anselme Petetin, qui aura suivi, de manière plus précoce, un parcours à la Hugo en se gauchisant, le récit se termine en évoquant à quel point la révolte des canuts fut un événement séminal dans l’histoire du mouvement ouvrier et de ceux qui l’ont pensé.

001Non seulement cette bande dessinée est un véritable chef d’oeuvre ; j’irais plus loin en affirmant qu’elle transcende littéralement son medium et devient non pas une bande dessinée historique mais de l’histoire en bandes dessinées. Nous aussi, comme le petit mitron, nous voulons révolutionner.

 

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