Did I Sleep And Miss the Border & concert au Trabendo (3 octobre 2015) de Tom McRae & The Standing Band

Dans la dernière chanson de son cinquième album, The Alphabet of Hurricanes, Tom nous quittait en prenant la mer, dans une errance océanique (et forcément atlantique !) sur les traces musicales de Bruce Springsteen, avec « Fifteen Miles Downriver. » L’album suivant, From the Lowlands, sorte de postface d’Alphabet of Hurricanes (où l’on trouvait d’ailleurs la chanson éponyme, puisqu’il devait en être le second volume), très épuré, était une méditation sur ce qu’il semblait laisser derrière lui, une réminiscence de ce qu’il emporterait comme souvenir dans sa dérive océanique. Il donnait à entendre un Tom qui semblait submergé par une sorte de renoncement, et les chansons évoquaient le naufrage (« Sloop John B »), la fin, la perte, l’abandon, notamment « All That’s Gone« , qui résonnait comme une sorte de testament artistique. Tom n’était peut-être pas devenu celui qu’il s’imaginait être douze ans plus tôt lorsqu’il avait sorti son premier album. Cette chanson, bouleversante, laissait presque croire que Tom en avait fini, et qu’il arrêtait la chanson. D’une certaine manière, c’est ce qui s’est passé, car ce nouvel album, Did I Sleep & Miss the Border, n’est pas seulement son septième, mais l’émergence d’un nouvel artiste. En fait, Tom après avoir regardé en arrière, s’est tourné vers l’horizon, motif récurrent de ses chansons, et : « is that a river I see? » Terre ! Terre !

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De fait, Did I Sleep & Miss the Border est à la fois un album quintessentiellement mcraeish et en même temps totalement différent. Car « Mr Heartbreak », « plus vieux, changé, l’homme avec un tatouage d’un éclair »  a donc accosté au Nouveau Monde, c’est-à-dire à ses origines musicales, et où il a été retrouvé son inspiration.

Et sa rage ! Son sentiment de révolte contre un système (y compris celui de l’industrie musicale) qui mène la « grande vie » (« The High Life ») tout en condamnant les pauvres à les contempler avec admiration et leur interdire d’en faire de même, dans une boucle solipsiste d’une indécence incroyable. Et son insatiable soif de justice qui, à présent, devient un appel à la révolution : « But there’s a reckoning to come / Blue blood bleeds just like everyone / From the barrel of a gun / Change will come / … We’re coming for you » (« We Are the Mark »). Autant de titres joués en ouverture du concert et qui donne le ton, très rock, comme toujours avec le groupe.

Plus personnellement, Tom contemple également sa carrière musicale avec à présent une certaine acceptation mélancolique mais aussi plus sereine du chemin qu’il a parcouru. Toujours avec des sonorités très rock, « The Dogs Never Sleep » est une chanson dans laquelle il crie sa fatigue, sa lassitude, son envie de tout laisser tomber (« I am so tired / I give up / I give in »)… avant de retrouver, dans un accès de ténacité voire, là encore, quasi de rage, la volonté de poursuivre (« Don’t give up! (Oh please) don’t give in! ») dans une invective qu’il se lance à lui-même. « Let Me Grow Old with You » et « Lover, Still You » répondent à cet appel. Tom est donc, devenu un nouvel homme tout en étant le même. Méditant sur son pouvoir démiurgique d’artiste, sur ce que cela signifie d’être un songwriter/singer, il nous dit tout simplement, presque comme dans un cliché, que l’amour est sa source d’inspiration retrouvée et de nouvelle sérénité, se moquant de lui-même — l’humour n’est-il pas la « politesse du désespoir » ? — et de cette « manière de gagner une guerre » (« What a Way to Win a War »).

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Alors, le futur semble possible, et osant « espérer au-delà de tout espoir » (« Hope Against Hope »), Tom semble, à nouveau, se projeter dans le futur. Et là, l’album devient réellement extraordinaire à mes yeux. En accostant, Tom est probablement tombé sur un cirque ambulant, une caravane de forains qui sillonne les grandes étendues désertiques américaines à la Carnivale et qu’il a rejoint, absorbant leur musique inquiétante, entre inquiétude et joie (« Expecting the Rain », « My Desert Bride »). De nouveau, Tom se fait chasseur d’orages et n’aime rien de plus que l’annonce de la pluie, le tonnerre qui gronde à l’horizon, l’électricité et l’odeur de pluie qui monte des sols désertiques. Et, du ciel clair,  il ne voit venir, évidemment, que les éclairs (« Out of a Clear Blue Sky ») dans une ballade où il devient réellement touchant. D’ailleurs, contemplant le futur, Tom se penche alors sur le passé dans une chanson que j’interprète comme très personnelle et qui est pour moi l’apothéose de cet album : « Christmas Eve, 1943 ».  Il y exprime tout à la fois : sa mélancolie, sa religiosité colérique ou sa colère religieuse — sa spiritualité, peut-être, tout simplement –, son immense conscience humaine, sa folle propension à se dire que les plus tragiques fins sont les plus belles,  le tout à travers l’histoire d’un GI mourant quelque part (dans le Pacifique ? en Afrique du Nord ?) aux accents déchirants des guitares, aux chants bouleversants du gospel, enveloppé dans l’amour et avec une malédiction sur les lèvres. Musicalement, l’album devient à mes yeux une vraie merveille car il laisse entrevoir une direction inédite jusqu’alors dans la musique de Tom et qui pourtant porte indéfectiblement sa marque, empreinte de ses bottes dans le sable du désert américain. On a envie de l’y suivre, même si cet orage qui arrive fait peur…

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Alors oui, pour tout cela, cet album est probablement l’un des plus riches (voire le plus riche) que Tom ait livré depuis son tout premier (qui était lui extrêmement intense, vrai claque, mais plus univoque). Un album assez déconcertant, parfois difficile d’accès, mais qui montre un artiste extrêmement lucide (la lucidité : voilà la malédiction de Tom McRae), et qui s’en ouvre à son public, ce qui est extrêmement touchant.

Les guitares sont reposées, la batterie est devenue silencieuse, le concert s’est terminé sur un au-revoir doux-amer et sur une évocation du futur assez crépusculaire. A l’image de l’album lui-même :

Hey Tim, hey Arnie

Welcome to the show

We’ve been waiting for so long

It’s a pleasure to finally meet you

It’s a pleasure to be here

Or anywhere.

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