Tomorrowland de Brad Bird

« Quand j’étais petit, le futur était… différent. » Ainsi parle Frank Walker lorsqu’il évoque les années 60, lorsqu’on imaginait un futur fait de prouesses technologiques, de merveilleux scientifique, allant des transports en commun volants, aux tours effilées s’élevant vers le ciel en passant par les navettes spatiales qui permettraient d’explorer de lointaines galaxies ou par les progrès de la médecine qui permettrait alors de guérir les maladies. En ce temps-là, le futur s’incarnait dans des expositions universelles où des visionnaires comme Walt Disney aimait à le conjurer dans des projets futuristes dans lesquels il inventait un futur merveilleux. En ce temps-là, donc, le futur possible était encore synonyme d’utopie. Aujourd’hui, le futur a disparu, car il ne promet que catastrophes, fin(s) du monde, et désastre écologique, nucléaire, humain généralisé. De fait, nous nous repaissons de films catastrophes, de films post-apocalyptiques, de films de zombie qui sont autant de manières de conjurer notre absence de futur. Le futur ne peut être que dystopique.

Qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi ne sommes-nous plus capables de rêver qu’un autre futur est possible ? Voilà la question passionnante, extraordinaire, fondamentale que pose Tomorrowland. La réponse est un peu décevante.

Pourtant ce film a tout pour être un grand film et, disons-le d’emblée, je l’ai beaucoup apprécié. Il n’en reste pas moins qu’un sentiment d’inaccompli, de rendez-vous manqué persiste.

Le film est une franchise Disney qui, à l’instar de Pirates des Caraïbes, cherche à donner une histoire à une attraction des parcs Disney, Tomorrowland. Or, précisément, c’est là que le bât blesse, non pas parce que la marque Disney y est partout présente, contrairement à une analyse foireuse lue ailleurs, mais parce que le film ne cherche pas, au final, à répondre à la question qu’il pose, si ce n’est de manière métaphorique, et à travers l’idée d’une machine perverse, qu’il suffira de détruire, donc.

Or, la réponse se devait d’être bien plus profonde. Certains diront que j’ai une dent contre Damon Lindelof, et c’est possible (en réalité c’est parce que lui et moi, on est frères spirituels. Voilà, c’est dit) mais ici, comme souvent, son scénario ne tient pas la route. Peut-être le studio ne l’a-t-il pas laissé faire, mais il n’en reste pas moins qu’au lieu d’utiliser un motif éculé (la machine infernale donc, qu’il faut détruire), il aurait dû sérieusement s’atteler à la difficile réponse à sa question. Car, en réalité, Tomorrowland n’avait pas besoin qu’on lui invente une histoire : elle en a déjà une et elle passionnante !

Alors, reprenons.

En 1964, l’exposition universelle à New York est une ode à l’utopie scientifique, déjà un écho à celle de 1939 qui était surnommée « The World of Tomorrow ». Dans les deux cas, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale ou en pleine guerre froide, l’époque se rêvait un futur lumineux, et Walt Disney lui-même en profitait pour conjurer dans notre réalité ses propres rêves d’un futur utopique sous le nom d’EPCOT (qui est l’anagramme de Tepco… coïncidence ? Je ne crois pas !). Aujourd’hui, dans une époque où aucun conflit mondial ne menace (malgré les fantasmes de certains), alors que la guerre froide est terminée, le monde (l’Occident ?) ne peut que cauchemarder le futur. Le film l’illustre bien lorsque David Nix, le dirigeant de Tomorrowland, vitupère contre les humains : emprisonnés dans un présent de consommation capitalistique, nous ne cherchons même pas à inventer un autre monde, et nous faisons notre miel des prévisions eschatologiques, du bug de l’an 2000 au réchauffement climatique, car elles nous permettent de nous dire que, de toute façon, rien ne peut changer le système, que c’est comme ça et puis c’est tout, et donc autant continuer comme en 14.

Le film se propose donc de combattre cela.

Malheureusement, il ne parvient pas à nous inspirer réellement.

Pourtant, de très nombreux éléments sont extrêmement séduisants : cette jeune fille, Casey (Britt Robertson), qui rêve d’étoiles et de fusées spatiales, qui refuse de se laisser dire que le monde touche à sa fin ; sa quête pour retrouver ce pin’s qui lui a montré le monde de ses rêves, sa rencontre avec Athena (Raffey Cassidy), un Audio-Animatronic — un robot, quoi — qui avait déjà conduit Frank Walker (George Clooney) vers Tomorrowland ; la course-poursuite/ road-movie de Casey et Athena pour trouver Frank, vieux mage reclus et dépité mais prêt à croire à nouveau ; les autres robots à leur trousse — autant d’éléments enthousiasmants, au risque, d’ailleurs, de la sur-accumulation et, donc, de n’évoquer des motifs extrêmement riches qu’au passage, de manière anecdotique, et ainsi de rater des scènes — ainsi la scène où l’on découvre qu’Athena est une Audio-Animatronic. Et, d’ailleurs, tout le motif des Audio-Animatronics est trop superficiellement traité (sauf l’excellente scène du couple zarbi qui tient la boutique de futurostalgie), alors qu’il est sous-entendu que beaucoup des habitants de Tomorrowland en sont.

Deux autres motifs auraient également mérité un traitement bien plus poussé : les Plus Ultra, société secrète composée de scientifiques visionnaires qui sont à l’origine de Tomorrowland, et ce qu’est devenu Tomorrowland sous l’influence de l’Invention-qu’il-n’aurait-jamais-fallu-inventer. Si les deux motifs, en soi, ne sont pas à rejeter leur utilisation est maladroite car, en réalité, non assumée (où l’on revient au fait que le studio n’a peut-être pas voulu que le film pose de trop bonnes questions).

En fait, contrairement à ce que dit Lindelof, je crois qu’il aurait fallu y aller franchement et inclure Disney, Disneyland, Tomorrowland (l’attraction) dans le film. En faire le sujet du film. Non seulement cela aurait donné une dimension vertigineuse par une mise en abyme fabuleuse, mais en plus cela aurait permis de répondre à la question posée. De plus, l’utilisation de cette société secrète scientifique utopique ne demandait qu’à y inclure Walt Disney. Alors oui, cela aurait été compliqué, car comme se demande cet article du Guardian, a-t-on besoin d’un film sur l’imaginaire Disney alors que le Monde d’aujourd’hui a été disneylandisé, sous l’influence d’une cohorte d’imaginateurs (imagineers) travaillant avec les multinationales du capitalisme libéral actuel ?

La réponse est : oui, mille fois oui. Non pas que le vieux Walt ait été un visionnaire dont la vision aurait été trahie (quoique…), car, après tout, peut-être est-ce vraiment lui qui est visé sous les traits de Nix/ Hugh Laurie en utopiste fascisant, mais bien davantage parce que, mort en 1966, la vision de Disney s’est éteinte avec lui, avant que le monde n’amorce son tournant nihiliste. Placer l’Oncle Walt parmi les Plus Ultra, assumer totalement l’inspiration steampunk/ Mage (Fils de l’Ether) du film et la possibilité d’interroger l’héritage de Disney lui-même aurait été une vraie tentative de proposer un passé uchronique, manière de conjurer un futur possible, en attendant que l’on réussisse à mieux comprendre, à la suite de William Gibson, comment, dans  notre passé, nous avons inventé un présent qui nous empêche de penser le futur et nous condamne à n’être que dans le présent (François Hartog n’est pas loin…). En d’autres termes, la réponse que le film aurait pu apporter, c’est de nous montrer un Walt ayant quitté ce monde, et l’ayant laissé être disneylandisé en son nom et au nom d’une idéologie du profit mélangée à un désir d’utopie… et on sait ce qu’a donné ce cocktail au cours du XXe siècle. Or, précisément, ce XXe siècle est le siècle de la mort des utopies sous les coups des totalitarismes fascistes, soviétique et, j’ose l’adjectif qui tue : capitaliste. Le film n’aurait pas pu ni dû,  évidemment, dérouler un tel argumentaire, mais il aurait été possible de l’évoquer à travers le personnage de Walt et par une esthétique entre merveilleux scientifiques et cauchemar totalitaire. Là encore, ces éléments sont présents, mais à peine perceptibles, évoqués, mais jamais véritablement interrogés, dans Tomorrowland. En d’autres termes, le film souffre du syndrome Lindelof : il multiplie les pistes mais n’en fait pas grand chose.

D’ailleurs, presque comme un regret, comme un projet laissé à moitié à l’abandon, Brad Bird avait réalisé une animation, qui aurait dû être projetée à Frank lorsqu’il entre dans l’attraction « It’s a Small World » et juste avant de découvrir Tomorrowland :

Il n’en reste pas moins que c’est là des considérations au final très adultes (même si elles viennent d’un adulte qui ne demande qu’à rêver). Aurais-je vu ce film lorsque j’avais 10 ans que je l’aurais probablement adoré, de bout en bout. Reste donc un film qui raconte l’histoire d’une jeune fille qui ose croire et rêver à un futur meilleur grâce à  la science et qui a une vision de ce futur (en réalité une publicité imaginée par ceux qui ont inventé ce futur) et qui part à la recherche de cette chimère, et de celui qui pourrait l’y amener (car le futur est un lieu — autre idée formidable !) : un vieux savant-magicien désabusé, Frank, incarné par un George Clooney très juste, entre comique et désespoir. (D’ailleurs, toute la séquence qui a lieu dans la maison paumée de Frank jusqu’au décollage rappelle énormément le début de Up.)  Ainsi, par son sujet, par ses personnages, ses motifs, Tomorrowland a tendu le doigt vers la grâce et la magie, la magie d’une question essentielle, d’une histoire incroyable, mais qui est resté, sur le seuil. Tant pis (et aussi tant mieux ?).

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