Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli

Johann Radmann est un jeune procureur de la ville de Francfort, qui, comme il débute juste sa carrière, consacre la majeur partie de son temps de travail à des procédures mineures relatives à des délits de stationnement. Il assiste un matin à l’esclandre d’un journaliste, Thomas Gnielka, qui demande à ce qu’on enquête sur un enseignant d’une école primaire, qu’un témoin vient d’identifier comme un ancien gardien du camp d’Auschwitz. Johann est alors le seul parmi ses collègues à prendre en charge cette affaire, plus par ambition que par réel intérêt pour cette histoire liée à Auschwitz. Il pense avoir résolu l’affaire en obtenant le suspension du professeur, mais découvre par la suite que ce dernier continue à exercer dans un autre établissement de la ville. Sa rencontre avec Thomas lui ouvre les yeux sur ce qui se passe en Allemagne depuis la fin de la guerre : personne ne veut parler d’Auschwitz, qui passe alors dans l’opinion générale pour un simple camp de prisonnier ; plus encore, personne ne veut ouvrir une enquête sur ce qui s’est passé dans ce camp et sur ceux qui y ont travaillé. Soutenu par le procureur général de la ville, Fritz Bauer, Johann ouvre l’enquête et commence à rechercher les anciens prisonniers d’Auschwitz pour recueillir leur témoignage, ouvrant ainsi une brèche dans le très solide mur de silence et de mensonge qui s’est construit (et maintenu avec l’appui des autorités) autour des camps.

Ce film laisse un sentiment très mitigé. D’une part parce que ce qui touche à la partie romancée du film (toute l’histoire autour de Johann, de sa rencontre avec Marlene et de ses hésitations quant à la poursuite de sa carrière) est faible, assez inintéressant, mis en scène  et pensé de manière simpliste voire insipide. Et d’ailleurs pour ce qui concerne la mise en scène du film à proprement parlé, on a l’impression de voir un téléfilm, tant dans la manière de filmer, que dans la manière d’amener les scènes, de les construire, d’imaginer les dialogues et les ressorts dramatiques. Tout cela fait vieillot, dépassé, trop convenu pour la portée idéologique du film.

Et quelle portée justement ? Le film ambitionne de montrer que pendant plusieurs années après guerre, les Allemands ont vécu dans un mensonge pour taire leurs responsabilités et ne pas se poser la question de la participation de leurs proches à l’assassinat de masse des juifs.  Mensonge qui vole en éclat quand ce procureur décide de poursuivre les anciens gardiens du camp d’Auschwitz. Sauf que deux éléments  posent problème : 1) Johann se focalise sur Eichmann et Mengele, contre l’avis de son supérieur, mais en accord finalement avec les services secrets israéliens qui finissent par lui avouer qu’ils recherchent avant tout Eichmann et se fichent même de capturer Mengele ou les autres ; 2) il découvre que son père a été membre du parti nazi, que le père de sa compagne également et que Thomas lui-même a été envoyé adolescent dans le camp d’Auschwitz pour travailler avec les SS. A partir de ce moment du film, tout le monde devient coupable (ce qui fait que Johann renonce un temps au procès), du membre du parti nazi au gardien d’un camp. Une telle confusion a le mérite d’empêcher toute tentative de responsabilisation, sur l’autel du « tout le monde est coupable donc personne ne l’est réellement ». Ne semble alors possible que poursuivre les dirigeants, ceux qui comme Eichmann ont organisé la « Solution finale ».

Malgré cela, Johann reprend son enquête jusqu’au procès (a-t-il dépassé l’écueil du tous coupables ?), procès qui n’est pas mis en scène dans le film. Comme s’il suffisait d’une enquête pour résoudre la question première : que savaient les Allemands du camp avant et après guerre ? Qui a directement travaillé dans ce camp ? Y-a-t-il des degrés dans la compromission des Allemands ? L’absence du procès ne nous permet pas en tant que spectateur de saisir pleinement le positionnement du film sur ces questions et plus généralement de saisir sa visée.

Tout cela donne l’impression d’une belle reconstruction a posteriori, d’un faux en matière de reconstruction historique. A la construction d’un labyrinthe du silence et du mensonge, nous est proposé une autre construction, celle d’un procureur qui réveille la conscience des Allemands sur leur passé nazi. Ignorent-ils à ce point le nom d’Auschwitz ? Le procès a-t-il réellement posé la question des responsabilités de chacun ?

Ces questions ne trouveront d’autant moins de réponse que le film propose une large de fiction : l’épilogue — convenu, sous forme de texte — indique le noms des procureurs du procès, et ce n’est pas celui du personnage principal du film. Pourquoi avoir recours à la fiction pour le personnage principal ? Pour l’histoire d’amour ? Mais elle est tellement convenue qu’elle en est cruche. Pour le cas de conscience ? Mais il est tellement général qu’il revient à évacuer la question. Pourquoi ne pas se focaliser sur Fritz Bauer qui a été, semble-t-il, le véritable procureur derrière ce procès ? A aucun moment le film ne justifie ce choix.

D’autres éléments sont troublants. Ainsi, l’absence de discours sur le politique : Thomas, journaliste, qui a donc été à Auschwitz et a été complice passif de certaines exécutions sommaires, souffre de sa culpabilité qu’il expie notamment dans ses articles. On a l’impression qu’il est communiste. Or, ce n’est jamais dit dans le film de manière explicite. Et puisqu’il est question de communisme : Johann se rend à plusieurs reprises dans une base américaine où les archives sont conservées ; et les Américains lui donnent accès à ces archives sans trop poser de problèmes (tout au plus le commandant met-il en garde contre ce qu’il peut trouver, avant de lui apporter un coca — véridique). Mais à aucun moment le film ne pose la question du rôle des Américains dans la dénazification inachevée de l’Allemagne de l’Ouest du fait de la guerre froide et  du « recyclage » des élites, y compris nazies, pour faire pièce au « péril rouge ». Au contraire, la dénazification est même soulignée dans une scène.

Tout cela fait un film qui pose une question fondamentale : celle du silence après-guerre en Allemagne, silence qui arrangeait tout le monde, mais qui a été brisé à un moment. Comment ? Pourquoi ? Le film apporte une réponse qui, faute d’un propos clair, faute d’une démarche voire d’une exigence de vérité, sonne fausse.

Et sur ce sujet, c’est une vraie faute.

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