Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 au Musée d’Orsay

Décidément, il y a une thématique assez claire qui émane depuis quelques années des expositions parisiennes (mais également dans les films, les séries télévisées). Après la décevante exposition sur Sade, la clinquante exposition au Petit Palais, Paris, 1900, le Musée d’Orsay nous fait plonger une nouvelle fois dans les aspects les plus troubles de cette période de la fin du XIXème  ou du début XXème à Paris. Cette fois, il n’est pas question de décrire les fastes de la capitale française, mais bien de nous présenter quels regards ont porté les artistes de cette seconde moitié du siècle sur la prostitution.

Après avoir rappelé que la prostitution revêt de multiples facettes (des pierreuses aux demi-mondaines, de la prostitution de rue à celle des maisons closes), l’exposition s’intéresse à la manière dont les artistes qu’ils soient peintres, sculpteurs ou photographes ont rendu compte de ce phénomène dans leurs œuvres.  Les commissaires de l’exposition y voient un mélange de fascination, de fantasme, mais également des approches plus objectives voire des observations presque cliniques. Le ton est donné quand sur l’un des panneaux d’exposition il est indiqué que la plupart des artistes exposés sont des hommes, qu’ainsi nous verrons la vision qu’ont les hommes de ce phénomène, une vision qu’on nous promet empreinte de considérations sur la condition féminine.

La première salle est consacrée à l’espace public dans lequel évoluent conjointement les femmes et les prostituées, à tel point qu’une ambiguïté serait née de cet espace partagé, ambiguïté révélée ou plutôt dévoilée dans certaines œuvres présentée ici. Il semblerait qu’à l’époque il soit difficile de circonscrire ce qu’est la prostitution, étant donné que beaucoup ? certaines ? femmes y ont recours pour compenser leur maigres salaires. Tout cela détermine un espace équivoque dans lequel se confond la femme honnête (?) et la prostituée. Enfin, c’est ainsi que le voient ces artistes résolument mâles.

La Blanchisseuse, 1879, Pascal Adolphe Jean Dagnan-Bouveret

« On ne sait plus aujourd’hui si ce sont les honnêtes femmes qui s’habillent comme les filles, ou les filles qui sont habillées comme des honnêtes femmes »  — Maxime du Camp

Les salles suivantes détaillent les différents lieux où s’organise la prostitution : dans la rue bien évidemment, dans les café, dans les cabarets, à l’opéra puis dans les maisons closes. Autant de lieux, objets de fascination pour les artistes qui dépeignent avec talent, il faut le reconnaître, ces racoleuses, ces verseuses ou ces danseuses de cabaret. Il semble que l’ambiguïté ne soit plus de mise, puisque ces lieux ne sont pas fréquentés par les honnêtes femmes, cela dit la représentation des diverses prostituées dans les tableaux gardent une certaine universalité. La prostitution prend le visage de la femme ordinaire, du travail ordinaire dans un monde de plaisir et d’échanges marchands. Jusqu’à présent aucun artiste ne semble voir réellement la prostitution, j’attends avec impatience ce moment où se dessinera (enfin) sous la fascination pour le phénomène de la considération pour la condition féminine.

Edouard Manet, Bal masqué à l’Opéra

Quelques salles consacrées à la photographie et au cinéma donnent aux commissaires de l’exposition l’occasion de nous faire une petite mise en scène des plus réussies et aussi des plus malsaines. Des drapés de couleur rouge masquent l’entrée de certaines salles, réservées à un public de plus de 18 ans et où l’on peut lire que par le truchement de l’image  photographique « le spectateur devient virtuellement un client ».  Dès lors, il faut en déduire que le musée d’Orsay fait office de proxénète. Un proxénète qui visiblement n’assume pas son rôle puisqu’il doit cacher une partie des œuvres.

Qui va finalement poser un regard objectif et clinique sur la prostitution ? Pas les artistes, qui continuent à ne rien voir d’elle mais les officiers de police et des médecins qui vont tenter de la réguler ou de l’hygiéniser. J’ai appris au passage que la prostitution à cette époque est étroitement contrôlée : les racoleuses ont des cartes, les filles des maisons closes sont inscrites sur des registres et même les demi-mondaines font l’objet d’une surveillance de la police (y compris la célébrissime Sarah Bernhardt). Le but étant de contrôler pour surveiller et pour imposer des règles d’hygiène. La prostitution ne devient un problème que quand elle échappe aux contrôles, parce qu’elle est alors contestation de l’ordre et trouble médical. Les quelques images photographiques prises par des médecin traitant la syphilis provoquent quelques réactions chez les visiteurs. Faut dire que c’est moins racoleur qu’un joli minois de danseuse de l’opéra.

Une salle est consacrée à l’image de la femme vénale qui, en cette fin de siècle, incarne les maux de la société, les errements des différents régimes politiques ou plus prosaïquement les angoisses sur la femme. Encore une fois, la femme n’est qu’un objet façonné par le regard des hommes, un regard emprunt de fascination mais qui peut se colorer parfois de crainte et de révulsion. Il faut attendre la dernière salle pour effleurer dans l’Art la prostituée comme sujet, à travers finalement un unique tableau de Picasso.

Femme mélancolique, 1902, Pablo Picasso. Le tableau serait la représentation d’une prostituée arrêtée et détenue à Saint-Lazare pour racolage.

J’ai trouvé cette exposition très décevante, notamment parce que aucun effort n’a été fait pour contextualiser le sujet. Au fil des salles non seulement l’ambiguïté du sujet n’est pas dépassée mais elle est au contraire entretenue dans un vaste procédé de récréations autour de la femme, et de la femme nue. Quels regards posent ces artistes sur la prostitution ? Pour eux, elle semble procéder de l’ordinaire, tel que l’exposition le présente.  Ce qui ne me semble pas le cas des écrivains. Il aurait été intéressant de faire une incursion dans la littérature pour voir comment elle représentait la prostitution à la même époque et interroger ainsi les différences dans le traitement du sujet, par les images et par les mots. L’art pictural, notamment quand il est porté par un homme, semble induire une esthétisation du sujet, d’après ce qui est donné à voir ici. La littérature a, quant à elle, donné une autre image de la prostitution, beaucoup plus préoccupée de la condition humaine (que ce soit dans Les Misérables, dans Nana pour ne citer que quelques titres). Ici nul contre-point, ne reste qu’une impression de facilité, de condition ordinaire et même d’un certain voyeurisme (dans la mise en scène des alcôves interdits).

 

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