The Ghosts of Amistad: In the Foosteps of the Rebels (Les fantômes de l’Amistad : sur les traces des rebelles) de Tony Buba

Ce film documentaire prend pour source le livre de Marcus Rediker, The Amistad Rebellion: An Atlantic Odyssey of Slavery and Freedom, publié en 2012 dans lequel l’historien de l’Atlantique et de l’esclavage tentait de reconstituer ce qu’il s’était passé sur le navire Amistad lorsque, en 1839 des esclaves noirs avaient tué l’équipage de négriers et avait pris le contrôle du navire, le pilotant pendant quelques semaines avant d’être capturés au large de la côte Est des Etats-Unis et d’être jugés pour mutinerie, piraterie et meurtre. Le procès qui s’ensuivit produisit une masse de sources et fut un évènement majeur dans la lutte contre l’esclavage (popularisé dans les années 1990 par le film de Steven Spielberg).  La cour du Connecticut donna raison aux esclaves révoltés qui furent ainsi libérés. Ils retournèrent alors au Sud et à l’Est du Liberia d’où ils étaient originaires, disparaissant donc des sources écrites connues des historiens.

Après avoir publié un livre sur cette révolte de 49 hommes et de quatre enfants  (la seule révolte d’esclaves qui réussit, avec celle d’Haïti), Marcus Rediker a voulu aller sur les traces de ces révoltés, afin de tenter de mieux se connecter aux héros de son livre et de retrouver « l’usine à esclaves » de Lomboko. A cette occasion, le cinéaste Tony Buba l’a suivi, avec son équipe, filmant une passionnante leçon d’histoire orale.

Marcus Rediker est bien connu pour ses travaux d’histoire critique, néo-marxienne, s’inscrivant dans une perspective atlantique, une histoire par en bas, se focalisant sur les acteurs qui remettaient en cause ce même système atlantique de commerce libéral et capitaliste, montrant à quel point le capitalisme moderne et l’esclavagisme se sont développés de concert, l’un nourrissant l’autre. Pour ma part, la découverte du travail de Rediker fut la lecture de ce livre phénoménal qu’est The Many-Headed Hydra (co-écrit avec Peter Linebaugh) qui explore cette relation et surtout tous ceux qui s’y sont opposés, du XVIIe siècle avec la Révolution anglaise jusqu’au début du XIXe siècle dans l’Angleterre des radicaux et du mouvement ouvrier naissant. C’est dans le cadre d’un atelier organisé par Françoise Vergès et Marcus Rediker, New Directions in the Study of Slavery and Capitalism, à la Maison des sciences de l’homme, que j’ai pu assister à une projection du film, présenté par Marcus Rediker lui-même.

Dans ce film, donc, Marcus Rediker part sur les traces des héros révoltés de son livre (cf. ici pour une présentation lors d’une conférence donnée à Blois l’an dernier). Le dispositif cinématographique est simple : Rediker, avec deux professeurs collègues de Pittsburgh, spécialistes du Sierra Leone, et un universitaire local, fin connaisseur de son pays et passeur, voyagent de villages en villages, interrogeant particulièrement les anciens, afin de découvrir si la mémoire orale a transmis les histoires de Cinque, Kimbo et des autres chefs de la rébellion.

Cinque, l’un des chefs de la révolte, membre de la société secrète Poro.

Plusieurs aspects sont véritablement passionnants dans ce film.

Le premier est la leçon d’histoire orale qui en ressort : celle-ci, m’a-t-il semblé, en apprend plus à l’historien sur la mémoire que sur l’histoire elle-même. En effet, Rediker et son équipe découvrent bien plus sur ce que Cinque et les autres devinrent après la rébellion et les histoires qui en découlèrent que sur les origines de la révolte elle-même. D’ailleurs, le passé récent de la guerre civile est présent dans le film : beaucoup de villages ne datent pas de plus loin que trois générations, et les anciens expliquent souvent que les histoires que Rediker cherchent étaient connues des anciens qui sont morts à présent mais qui n’ont pas eu le temps de transmettre leurs connaissances.

Le deuxième aspect passionnant est la société secrète Poro à laquelle appartenait Cinque et probablement d’autres chefs de la révolte. Cette société secrète, guerrière, qui rassemblait des membres de différents villages, de différents tribus, et même de différentes ethnies (Mende, Bandi, Konno, etc.) et donc de personnes parlant des langues différentes, avait pour mission de décider d’entrer en guerre. Ses membres pratiquaient la scarification et le tatouage rituels, indiquant les expériences et le rang de chacun sur son corps. Ainsi, en les forçant à être presque nus, en les réduisant à une condition quasi-animale, les esclavagistes ignoraient qu’ils permettaient aux protagonistes de cette histoire de communiquer sans rien dire, par leur corps. Ils purent ainsi d’abord se reconnaître, puis s’organiser, en échangeant très peu.

Le dernier aspect — et le plus intéressant — du film est la manière dont il montre que le pays est divisé sur la mémoire de la révolte. Alors que les village de l’Est sont plutôt méfiants et même hostiles, malgré le respect montré par l’équipe et malgré la connaissance du guide, les villages du Sud sont bien plus accueillants lorsqu’ils apprennent la raison de la présence de ces blancs. La raison en est simple : les villages de l’Est sont ceux qui autrefois étaient de la famille du roi Siaka. Celui-ci dominait un territoire par la force, et n’hésitait pas à vendre ses opposants des villages avoisinants en esclavage aux négriers européens. Ces esclaves étaient emmenés dans l’usine à esclaves de Lomboko, sous le contrôle du négrier Pedro Blanco, à l’embouchure du fleuve Gallinas, dans un lieu difficile d’accès, afin d’échapper aux patrouilles britanniques qui obligeaient à respecter la fin de la traite décidée en Angleterre en 1833. Or, les chefs de la rébellion venaient de ces villages dominés. D’ailleurs, il semblerait, ainsi que Rediker l’a expliqué lors des réponses aux questions suite au film, que la société Poro ait été formée pour résister au pouvoir du roi Siaka. D’où les peurs différentes des deux régions : dans les villages des descendants de Siaka, les habitants redoutaient que Rediker et les siens soient venus pour reprendre la couronne du roi, donnée visiblement par des blancs, alors qu’ils ont déjà tout perdus et que c’est le dernier symbole de leur statut ; dans les villages d’où venaient les chefs des la révolte, les descendants avaient peur que Rediker, maintenant qu’ils les avaient identifiés, ne veulent déclencher un procès contre eux, pour ce que leurs ancêtres avaient faits.

L’une des scènes les plus époustouflantes (hormis celle au cours de laquelle deux pêcheurs locaux permettent à Rediker de localiser et d’explorer Lomboko qui jusqu’alors avait échappé aux recherches des historiens et sur laquelle ils vont en pirogues) est celle qui a lieu dans un village où vivent les descendants d’un des chefs, devenu un marchand, et ayant été rebaptisé « Johnny » pour refléter l’expérience qui l’avait transformé. Au bout d’un moment, lors de la conversation, l’ancien du village dit presque nonchalamment que la vieille femme qui est à côté lui est son arrière petite-fille. Il y a alors un sentiment prégnant de la « présence du passé ». Le murmure qui parcourt alors l’assemblée, entre sacralité et incrédulité, montre que les villageois ont peut-être tiré une expérience plus intense de cette rencontre avec un historien que Rediker lui-même qui a ainsi contribué à ramener, en quelque sorte, un ancêtre à la maison. De plus, on perçoit que l’expédition et le film, en eux-mêmes, ont façonné une nouvelle mémoire et donc une nouvelle histoire. Ce qui ramène à la question de l’histoire orale.

Pour toutes ces raisons, Ghosts of Amistad est un film passionnant, qui pose des questions cruciales non seulement pour l’historien ou celui qui s’intéresse à l’histoire mais également pour nous tous, héritiers d’une histoire commune, entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, dans un espace atlantique où se sont noués les fils qui ont tissé le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et qu’il faut comprendre… pour les dénouer, un fil à la fois.

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