Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours de Henry Rousso

Il faut toujours revenir aux sources. J’avais lu (rapidement) cet ouvrage lorsque j’étais en licence pour la préparation d’un exposé sur la fascisation du régime (et donc il n’avait pas été de grande utilité pour ce sujet).

Depuis 2008 (?), la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en France est au programme de la classe de Terminale. Enseignant ce chapitre, je puisais dans mes souvenirs — lointains donc — de ma lecture réactivés par ce qu’en disaient les manuels.

Or, le propos des manuels est pour le moins caricatural surtout en ce qui concerne le « mythe résistancialiste » ou plutôt les mythes résistancialistes car il y a la version gaulliste (qui fonctionne comme un paralogisme : la Résistance incarne une certaine idée de la France elle-même incarnée par De Gaulle) et la version communiste (la Résistance comme mouvement populaire d’insurrection nationale) et sa chronologie, beaucoup plus complexe et plus fine que la réduction qui en faite dans les manuels (la période 1945-1970 n’est pas celle du mythe résistancialiste puisqu’il n’opère que brièvement en 1944-1947 puis entre 1958 et 1968). La lecture du livre de Pierre Laborie depuis m’a permis de prendre des dist
ances avec cette notion qui, si elle est intéressante, n’en est pas moins problématique en ce sens où, même en changeant un « t » par un « c », elle provient de la droite voire l’extrême-droite qui, dans les années 1947-1954, cherche à réhabiliter Vichy en dénigrant l’héritage de la Résistance, ainsi que Rousso l’explique lui-même. Alors pourquoi réutiliser cette notion ? Est-elle encore opératoire ? D’ailleurs, Rousso montre que les auteurs du Chagrin et la pitié, voulaient consciemment percer le « résistancialisme » en citant une interview d’un des producteurs, André Harris (p. 133) où le mot est écrit avec un « c » (donc dans l’acception de Rousso et non celle des hussards des années 1950), ce qui pour le moins étonnant ! Sont-ce les auteurs du Chagrin qui ont changé l’orthographe et inventé un nouveau concept tout en reprenant à leur compte un mot forgé dans les années 1950 par l’extrême-droite ?

L’autre aspect intéressant, peu mis en avant par les manuels, est celui du titre : le syndrome de Vichy proprement dit. C’est la partie la plus convaincante de l’ouvrage, car Rousso dresse ici une chronologie qui est l’exact inverse de celle du « résistancialisme », le syndrome ayant resurgi en 1947-1954 puis après le tournant (si cruciale dans l’histoire contemporaine récente, et ce à toutes les échelles) de 1968-1971.

D’ailleurs, le « résistancialisme »et le syndrome semble être les deux faces d’une même réalité : lorsque l’écran du « résistancialisme » ne fonctionne plus, se remontre alors le visage hideux de Vichy et de la fracture franco-française dont ce régime a été le révélateur et qu’il a aggravé.

Mais là aussi, le constat de la « guerre franco-française » donc de la guerre civile est un aspect contesté dans l’historiographie depuis (et qui heurte de plein front l’idée gaullienne ou communiste selon laquelle les collaborateurs et les pétainistes n’étaient qu’une « poignée de traitres » ou une « fraction de la bourgeoisie »). Cela dit, l’argumentaire déployé par Rousso est vraiment convaincant, notamment dans sa conclusion lorsqu’il identifie les trois aspects ou éléments constitutifs de cette fracture et de sa résurgence dans la vie politique et culturelle de la France après 1945 : le catholicisme qui n’a jamais accepté la société qui émergeait depuis la Révolution française, de là l’idéologie de la droite réactionnaire et conservatrice, extrêmement poreuse avec l’extrême-droite, et enfin l’antisémitisme d’une partie de ces courants, un antisémitisme spécifiquement français qui s’était montré pendant l’Affaire Dreyfus. Ces trois aspects, notons-le, puisent en fait leurs origines dans la mouvance contre-révolutionnaire et ses multiples avatars : il est resté une partie de la France et des Français qui ont toujours refusé l’héritage de la Révolution et son égalitarisme qu’elle exècre, qu’il soit religieux, politique ou social, et qui s’est incarné, là encore sous différentes formes, dans le républicanisme. Là encore, cela en dit long sur la droite française…

L’aspect le plus intéressant a été, cela dit, les pages, trop peu nombreuses malheureusement, dans lesquelles Rousso montre comment les mouvements politiques issus de la Résistance, gaullisme et communisme, ont sabordé l’héritage de la Résistance avec la complicité de certains résistants eux-mêmes. Lorsque l’abbé Desgranges dénonce le « résistantialisme » et ses « crimes masqués » de l’épuration en 1948, lorsque le Colonel Rémy traverse une crise mystique et réhabilite le régime de Vichy de Pétain, le tout au nom de l’anticommunisme et aussi au nom du catholicisme, lorsque De Gaulle lui-même laisse faire tacitement, adopte la vision d’un régime de Vichy « bouclier » mise en avant par Robert Aron par hostilité contre la IVe République. A gauche, par deux fois, Rousso évoque comment les cadres de la Résistance ont été écartés par la direction du Parti communiste après-guerre ainsi que l’échec d’un « parti de la Résistance ». Sur tous ces aspects, je souhaite en savoir plus, car j’en perçois une traduction législative dans les lois d’amnistie votées en 1951 et 1953, lois qui ont permis l’oubli qui s’en est suivi, la réémergence du « mythe résistancialiste » dans sa version gaullienne, et la réhabilitation de l'(extrême-)droite française, aidés en cela par le retour de la prospérité économique.

Quoiqu’il en soit, ce livre, même dans ses aspects lacunaires (surtout plus de 25 ans après sa parution) reste un puissant stimulateur intellectuel pour comprendre la société et la politique dans laquelle nous sommes car depuis, si certains ont parlé, dans les années 1990 d’un apaisement des mémoires, celui-ci s’est fait plus par oubli (générationnel) et l’on voit que les mémoires — ou leur absence — sont aujourd’hui au coeur des évolutions politiques actuels dans une France qui se droitise. Cela signifie-t-il, pour le coup, qu’après que le « résistancialisme » ait permis sa dénonciation et ainsi le sabordage de l’héritage de la Résistance, que le syndrome soit retombé, l’extrême-droite et la droite-extrême française, en opérant récemment un apparent renversement en proclamant son attachement à la « République », ait recyclé ces composantes identitaires (recensées plus haut) à la faveur d’un changement générationnel ?

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