Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945

Double exposition présentée au Musée de l’Orangerie pour la première partie allant de 1839 à 1919 et au musée d’Orsay pour la seconde partie allant de 1918 à 1945. L’objectif de cette double exposition est de décrire l’avènement de la femme photographe, d’accompagner ces femmes dans le temps pour les voir s’affranchir d’un certain nombre de normes, et de poser sans équivoque la question de la place des femmes dans l’Art ou, pour le formuler autrement, pourquoi elles ont investi le champ de la photographie (puis du cinéma) avec tant d’ardeur et de réussite.

Dès l’apparition des premières techniques photographiques, des dizaines puis des centaines de femmes se sont essayées à ce nouveau médium. Les premières salles de l’exposition au musée de l’Orangerie présentent les travaux de certaines d’entre elles, des Britanniques et des Françaises notamment.  Parce que la pratique de cet art n’est pas aussi réglementée que la pratique de la peinture ou de la sculpture (pas d’écoles ou d’ateliers et pas d’exposition publique dans des salons) et que, plus prosaïquement, il s’agit alors davantage d’une science pratique ou décorative que d’un art, les femmes ont tout loisir pour s’y adonner (en Angleterre, le fait même que la future reine Victoria s’intéresse aussi à la photographie leur donne une légitimité). Mais comme le montre bien cette première partie de cette double exposition, les femmes photographes de cette époque se limitent d’abord  à des sujets traditionnellement associés au genre féminin : des portraits de famille (surtout d’enfants), des natures mortes, des vues sur des paysages proche du foyer, voire des photographies d’intérieurs.

Intérieur, 1865, Lady Frances Jocelyn

Il faut attendre la fin du siècle pour que les femmes sortent de l’espace domestique pour investir des territoires jusque là réservés aux hommes. Cela est en partie possible par l’amélioration de la technique et des appareils qui permet des déplacements plus libres.  Ces femmes investissent peu à peu la rue et s’intéressent à la sphère politique (en suivant notamment les mouvements pour les droits de la femme comme celui des suffragettes) ou militaires (en documentant le service des femmes dans la Grande Guerre).

Christina Broom (1862-1939), Jeunes suffragettes faisant la promotion de l’exposition de la Women’s Exhibition de Knightsbridge, Londres, mai 1909

Dans la deuxième partie de l’exposition, celle présentée au musée d’Orsay et qui couvre la période après la guerre et jusqu’en 1945, on peut constater qu’une fois dégagées des codes traditionnels de leur genre, les femmes photographes investissent tous les champs possibles de la photographie : expérimentation surréaliste, Nouvelle Objectivité ou encore Nouvelle Vision sont autant de mouvements dans lesquels les femmes vont prendre leur part. Elles s’intéressent au nu féminin, autrefois réservé aux hommes, exposent également des nus masculins et détournent même les codes des genres à travers des jeux de masque et des travestissements. Dernière conquête en forme d’affirmation de soi : l’autoportrait.

Margaret Bourke-White (1904-1971), Self-portrait with camera,

Maitrisant leur image et se présentant comme femme regardant et maitrisant une technique (l’appareil photographie a toute sa place dans ces autoportraits), ces femmes photographes n’hésitent plus à rivaliser avec leur homologues : elles écrivent sur la photographie dans des manifestes et des manuels publiés et entrent sur le marché de la publicité, de la mode ou du photo reportage.

Dorothea Lange, 1936, Florence Owens Thompson, Mère migrante. Photographie prise dans le cadre d’une mission de la Resettlement Administration de Roosevelt ; D. Lange était alors chargée de prendre des notes, de discuter avec les migrants et, accessoirement, de prendre des photographies.

Alors que beaucoup d’entre elles vivaient dans l’ombre de leur mari (femmes voyageant parce que mariées à un diplomate, femmes partageant le quotidien d’un mari déjà lui-même reconnu comme artiste), des débouchés professionnels et / ou financiers s’offrent enfin à elles, leur permettant une plus large indépendance.

L’avènement du cinéma intervient dans un contexte où les femmes photographes commencent à être de plus en plus reconnues. C’est donc logiquement qu’elles investissent ce nouveau médium et s’engagent dans la sphère politique, certaines d’entre elles se portent ainsi au service du régime nazi ou du régime soviétique. L’exposition se clôt d’ailleurs sur quatre reportages filmés par des femmes.

We are three women – We are three million women, 1938, Barbara Morgan

Une exposition passionnante, d’abord parce qu’elle nous montre une appropriation, et le cheminement long entre les premiers essais de photographie jusqu’à l’affirmation d’un moi photographe. Ensuite parce qu’elle n’élude pas la question de l’amateurisme pour expliquer comment ces femmes ont pu prendre possession de cet art. Et enfin parce qu’elle n’omet pas de préciser ici ou là que tout ce processus s’est construit dans l’ombre des maris, ses femmes étant souvent épouse d’artistes ou de diplomates ce qui a facilité un temps leur ouverture au monde, mais a également entravé leur reconnaissance (je pense notamment à Gerda Taro, la compagne de Robert Capa, présente comme lui sur le front de la guerre d’Espagne, mais reconnue tardivement comme photographe de guerre contrairement à son compagnon).

Deux petits bémols cependant. Le choix de la date pour marquer la césure entre deux périodes (et entre les deux musées) n’est pas clairement explicité. Enfin, la profusion d’œuvres de différents femmes exposées ne permet pas toujours de bien les distinguer. On apprécie ici un groupe plutôt que des individus. Ce qui est un peu dommage.

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