Magic Trip d’Alex Gibney et Allison Ellwood

De quand datent les sixties ? Quand les années hippie ont-elles eu lieu ? Alors que cette période resurgit récemment au cinéma (Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, Après Mai d’Olivier Assayas), dans les séries (Aquarius), en littérature (Inherent Vice, de Thomas Pynchon), ce document revient sur l’évènement qui semble avoir fondé l' »âge d’Aquarius » : le « magic trip » des Merry Pranksters en 1964.

Cette année-là, indeed, le rock-and-roll battait son plein, et Ken Kesey, nouvelle coqueluche de la littérature américaine depuis la sortie de son roman de 1962, Vol au-dessus d’un nid de coucous, adapté l’année suivante à Broadway avec Kirk Douglas, décidait, en sorte de gourou/ chef de bande/ inspirateur, de conduire une bande d’amis plus ou moins proches, les Merry Pranksters, pour traverser d’ouest en est les Etats-Unis à bord d’un bus d’école repeint aux couleurs psychédéliques, et se rendre à l’exposition universelle de New York, inversant par là-même le mythe fondateur américain et inventant une nouvelle époque.

Dès le début, Kesey eut l’idée de filmer leurs aventures, de témoigner de l’accouchement d’une époque, de la libération qu’il prétendait apporter. Le résultat fut plus de 30 heures de films avec un son désynchronisé, montés plusieurs fois, mais diffusés de manière confidentielle avant d’être oubliés dans des cartons. Les réalisateurs, exhumant ces rush, proposent un nouveau montage, y ajoutant les témoignages des acteurs de l’époque, pour faire une sorte d’archéologie d’un temps qui ne nous parait pas si éloigné que cela du nôtre, et qui pourtant — et c’est là l’une des forces de ce film — apparait soudainement totalement révolu.

Cette révélation est surtout présente dans la dernière partie du film : voir les Merry Pranksters revenir de leur « trip » et organiser des Acid Graduation Tests (c’est-à-dire des distributions de buvards au LSD et remise de diplômes pour ceux qui avaient « réussi » leur test) en compagnie des Warlocks (pas encore devenus les mythiques Grateful Dead) est à proprement parlé hallucinant. Peut-être encore plus évocateur : cet interview de Reagan, gouverneur de Californie, qui évoque son inquiétude à propos du LSD (rappelons que celui-ci ne fut interdit qu’à partir de 1966, justement suite aux pranks de cette joyeuse bande de (doux) cinglés). Regardant cela aujourd’hui, on se rend compte à quel point cette époque-là, que certains cherchèrent à refermer aussitôt qu’elle naquit, est devenue totalement étrangère à notre vision de choses. Ken Kesey lui-même disait qu’il voulait, par ce trip, voir ce qui arriverait lorsque la spontanéité induite par les drogues hallucinogènes confronterait la « banalité et la conformité de la société américaine ».

En fait, il apparait clairement dans le film que Kesey et les Merry Pranksters réinventèrent tout à fait consciemment le mythe américain, en mobilisant tous les symboles de ce mythe,  leur ré-insufflant une nouvelle vie.  Nul hasard s’ils brandissent constamment la star-spangled banner, s’ils traversent le continent dans le sens inverse de la conquête de l’Ouest, si leur destination finale n’est autre que l’exposition universelle de 1964, ce Tomorrowland d’un futur déjà obsolète mais dont le rêve qu’ils y trouvaient pouvait être réinvesti dans la redéfinition d’une nouvelle époque. Nul hasard, enfin, dans le nom de ce bus chatoyant, « Furthur« , soit, en latin, « Plus Ultra« .

Le film est également intéressant sur ce qu’il montre de cette bande, « trop vieux pour être des hippies » mais biberonnés à Kerouac et Sur la route. D’ailleurs, presque comme un génie, « un leprechaun » dit Jane « Generally Farmished » Burton, prof de philo de Stanford et accessoirement enceinte (d’où son surnom), Neal Cassady surgit au détour d’une scène pour ne (quasiment) plus quitter la bande, conduisant le bus lors du voyage aller.  Pourtant, leur rencontre avec leurs idoles, Kerouac, Ginsberg, lorsqu’ils arrivent à destination à New York, et leur visite de l’exposition universelle, s’avèrent autant de déceptions : ils ont déjà dix ans de trop, mais sont dix ans trop jeunes pour vivre dans l’univers mental de leurs héros, pour croire en ce qu’ils croient. D’ailleurs, dans son immense maison du nord de l’Etat de New York, Timothy Leary, le gourou du LSD, refuse de les rencontrer.

Reste donc — et c’est tout l’objet du retour en Californie — à inventer quelque chose de neuf. D’où la tournée du bus de San Francisco jusqu’à Los Angeles et les happenings sous forme d’Acid Graduation Tests, mélange de concerts, d’orgies, de trips collectifs au LSD. Ou comment retourner ce qui fut inventé par la CIA et l’armée américaine (le documentaire rappelant que Kesey fut initié au LSD dans ce cadre lorsqu’il était étudiant boursier à Stanford) contre le système américain. Et alors que les Etats-Unis, avec l’assassinat de Kennedy, perdent leur innocence (ou plutôt perdent l’innocence des « Trente Glorieuses » et celle de la conviction d’être les good guys dans la guerre froide), alors que Martin Luther King réclame des droits civiques, puis politiques, puis sociaux, secouant la société américaine sur ses fondations, interrogeant lui aussi les principes fondateurs du mythe, les Merry Pranksters participent de cette redéfinition.

Alors comment a réagi la banalité et le conformisme de la société américaine ?

Très mal. La fin du documentaire, quoique brièvement, évoque le crépuscule d’une époque : en 1965, Kesey est condamné à cinq mois de prison pour possession… de marijuana ; en 1968, Cassady est retrouvé mort (noyé ?) au bord d’une rivière au Mexique (les Merry Pranksters avaient fait un trip au Mexique en 1966 que le film n’évoque pas), et Kesey, une fois libéré, s’installe dans une ferme de l’Oregon et y mène une vie de famille paisible… voire très conformiste, se transformant en libertaire apprenant à ses enfants à tirer au fusil… tandis que Further croupit et prend la rouille dans un marais.

Le film se clôt ainsi sur cette évocation de la fin d’une époque. Et répond à une autre question qu’il n’a pas posé : combien de temps auront duré les sixties ?

Réponse : le temps d’un voyage qui aura duré une semaine, le temps d’une année avant que le système, sa banalité et son conformisme ne referment vite cette « parenthèse enchantée » avant que les mondains ne se rendent compte qu’un autre monde était possible, un temps que, depuis, tous les hippies, tous les rêveurs et les idéalistes cherchent à reproduire pour (re)découvrir les paysages (in)explorés par les Merry Pranksters.

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