Sur le rivage de Rafael Chirbes

Un roman qui se présente de prime abord comme un polar, quand un homme, Ahmed, découvre deux corps à moitié mangés par des chiens errants dans les marécages d’Olba, là où il a l’habitude d’aller pêcher. Pris de panique, il quitte rapidement les lieux, évitant de se faire voir de peur d’être lié aux meurtres, d’autant qu’il est clandestin. Puis, nous suivons le parcours laborieux d’Esteban, septuagénaire, menuisier comme son père, qui n’a jamais quitté Olba, qui s’occupe bon an mal an de son vieux père incontinent, a cru devenir riche en investissant un petit pécule dans une opération immobilière, mais se retrouve à présent après la crise sans rien, déjà qu’il n’avait rien à lui jusqu’alors. Il doit maintenant faire face à la faillite de l’entreprise familiale, tout en sachant bien que les banques ne se contenteront pas de cela et qu’il va perdre également la maison familiale. Dans une stupeur résignée, il découvre que l’on peut perdre ce qui pourtant ne nous appartient pas.

Il doit également soutenir le regard de ses ouvriers, qui eux aussi se retrouvent à la rue, et qui s’accrochaient malgré tout au presque cadavre de cette entreprise. Au-delà du personnage d’Esteban, l’auteur décrit une région espagnole autrefois prospère, prise d’une hystérie immobilière ayant entrainé dans son sillage de pauvres hères qui, lorsque les chantiers ont cessé brutalement, sont restés exsangues et au bord du gouffre.

Ce roman est donc le récit en monologue continu d’un échec, celui d’Esteban qui n’a pas su… suivre son amour d’enfance (Leonor), trouver un filon exploitable (comme Fransisco), faire du fric au moment où il fallait en faire (comme Pedros). Celui de son père qui n’a pas réussi à devenir sculpteur, sorte de malédiction qui pèse sur toute la famille. Celui enfin d’un modèle sociétal tourné vers l’enrichissement rapide, l’exploitation des autres, le profit à court terme, système qui frappe de misère les petits patrons, les ouvriers, les immigrés, tous appelés à se détester par la suite.

Le marécage devient le lieu des refoulés, là où on jette les vieilles machines, là où autrefois les vaincus de la guerre civile se sont cachés pour y mourir de faim, là où les prostituées attendent leur client, là où à l’abri du monde, quelques irréductibles contemple la beauté des lieux et viennent pêcher quelques poissons. L’écriture est sèche, presque chirurgicale mais sans pour autant être dénuée de sens poétique. L’échec d’Esteban est raconté comme une tragédie, une tragédie humaine qui malgré son cynisme évite tout épanchement sordide. Il y a une sorte de dignité dans les derniers gestes d’Esteban.

La dernière parole revient à Pedros, le promoteur avec qui Esteban devait faire affaire. Pendant que ce dernier entame avec son père un dernier voyage vers les marécages, Pedros se goinfre avec ses amis dans une scène nauséabonde digne de la Grande Bouffe.

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