Le cas Alan Turing d’Arnaud Delalande et d’Eric Liberge

Depuis quelques temps, le nom d’Alan Turing occupe l’espace médiatique, notamment depuis la sortie du film The Imitation Game, un film peu intéressant et qui a reçu un bon accueil du public (et de nombreuses nominations), mais a été descendu par la critique, notamment pour ses nombreuses erreurs factuelles et son approche condescendante de l’homosexualité de Turing. L’album de Delalande et de Liberge n’arrive donc pas dans un terrain neutre et force est de constater qu’il s’inscrit dans la droite ligne du film. Revoici donc Alan Turing, enfant maltraité par ses camarades de classe (mais dans les plus prestigieuses écoles quand même), génie solitaire qui parviendra contre tous à déchiffrer la machine allemande Enigma, homme qui doit taire à la fois son rôle pendant la guerre et ses penchants intimes, mais qui finira par être dénoncé et condamné, ce qui le conduira au suicide.

Dans ces œuvres de fiction, l’approche est toujours à peu près la même : Turing fait figure de génie méconnu et méprisé pour son orientation sexuelle. Celui qui ne fut jamais reconnu comme un héros de guerre devient sous la plume des auteurs de fiction, un précurseur (le lien entre lui et Steve Jobs est souvent mis en scène et célébré sans aucun esprit critique), et une victime d’une société rigoriste qui l’a condamné au suicide, lui qui pourtant avait servi sa patrie. Les auteurs de fiction choisissent donc pour la plupart l’approche mémorielle, le récit sert à chaque fois à réhabiliter l’homme, au risque de ne pas s’encombrer de détails contextuels (qu’importe les écrits visionnaires de Turing quand on peut se limiter à dire qu’il a inventé le premier calculateur, qu’importe la surveillance malveillante dont il a fait l’objet après-guerre puisque la Grand-Bretagne l’a réhabilité) et à célébrer l’axe Turing-Jobs, confondant par la même le scientifique avec le commercial.

Comme dit précédemment, cet album n’apporte rien de nouveau, si on le compare au film. Il en reprend même la plupart des défauts : mis en scène d’un génie solitaire et isolé, focalisation sur le rôle de Turing pendant la guerre (à croire que sa seule contribution aux sciences s’est limitée à déchiffrer Enigma), évocation rapide de ses déboires d’après-guerre et on retrouve ici comme dans le film quelques traits sur la fragilité de Turing, liée à son enfance notamment (de quoi donner quelques frayeurs au lecteur averti).

Le personnage de Turing m’intéresse moyennement, je trouve que les fictions qui sont créées autour de sa vie sont mauvaises parce qu’elles ne sortent pas de la convention mémorielle. J’avais envie de lire cet album surtout pour retrouver Eric Liberge dont j’avais adoré la série Monsieur Mardi-Gras Descendres. Je me souviens qu’à l’époque, j’avais adoré ces albums, au point d’acheter des ex-libris. Son dessin me paraissait alors très original, très poétique. J’avais suivi quelques unes de ses séries après Mardi-Gras. Toutes ne m’ont pas plu, mais je retrouvais toujours avec bonheur son dessin.

Ce qui n’est pas le cas ici. Sur l’ensemble de l’album, le dessin est assez classique et on ne retrouve pas l’inventivité de Liberge. Il y a quelques planches, notamment quand le récit quitte l’évocation historique pour s’aventurer dans des terres plus oniriques (sur l’esprit de Turing, sur ses pensées intimes), dans lesquelles on retrouve un peu de dessin de Liberge, mais trop peu à mon goût. Le dessin de la couverture est presque un mensonge publicitaire, tant il n’a que peu de rapport avec la facture des autres dessins dans l’album.

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