Show Me a Hero de Paul Haggis et David Simon

« Show me a hero and I will write you a tragedy », écrivait Francis Scott Fitzgerald. Avec cette série américaine produite par la chaine HBO, David Simon continue d’approfondir sa réflexion sur la société américaine, et HBO prouve qu’elle peut produire des séries de qualité et ne pas se contenter de produits tape-à-l’œil type Game of Thrones. La série comporte six épisodes et suit le parcours d’un homme politique démocrate dans sa quête du poste de maire de Yonkers (situé en banlieue de New York) et de ses déboires avec l’application d’une loi sur les logements sociaux et la déségrégation.

Nick Wasicsko est un jeune conseiller démocrate de Yonkers, élu depuis peu et qui prend ses marques dans l’ombre du maire. A l’occasion des prochaines élections, il est invité à se présenter contre ce dernier et doit dès lors prouver qu’il s’est démarqué de lui pendant son mandat. Une seule fois, Nick n’a pas voté comme le maire, à l’occasion d’une demande d’appel pour sursoir à l’application d’une loi sur les logements sociaux. Nick a voté pour, le maire actuel contre. Nick fait alors campagne pour demander à nouveau l’appel et reçoit un accueil favorable de la part d’une opinion, majoritaire, qui est contre la création et l’implantation de ces logements. Il est ainsi élu sur cette promesse mais le rejet immédiat de l’appel le met face à ses responsabilités. Au moyen d’amendes records et de menaces d’emprisonnement, le juge fédéral entend bien faire plier ce nouveau maire et Nick est suffisamment intelligent pour comprendre que la bataille est perdue. Il doit faire accepter cette loi au conseil de la ville. Il a contre lui nombre de conseillers et surtout l’opinion publique composée à majorité de blancs qui, par racisme, par peur des autres ou par intérêt économique (peur que la valeur immobilière du quartier se détériore du fait de la construction de ces logements) refuse le projet, avec violence et détermination.

Une série exceptionnelle qui détaille avec lucidité les coulisses d’un projet urbain et les méandres d’une vie politique tiraillée entre les pressions versatiles de l’opinion et les manœuvres incessantes des élus.

Le spectateur suit parallèlement le vie de Nick, de sa première élection, au vote de la loi puis de sa lente descente aux enfers, et celle d’habitants d’un quartier pauvre de Yonkers, composé en majorité d’Afro-Américains et d’Hispaniques qui vont être les bénéficiaires de cette loi (pour les plus chanceux). Comme toujours le ton de la série est doux amer, si le projet finit par voir le jour pour le plus grand bonheur de certaines familles, il se fait dans la douleur et non sans laisser quelques personnes sur le bord de la route (provisoirement on l’espère).

Plusieurs scènes comptent parmi les grands moments de cette série : le discours de l’activiste qui malgré l’adoption prochaine de la loi à Yonkers, se dit fatigué et finit par se résigner à ne plus chercher à imposer la mixité (« s’ils ne veulent pas de nous, alors pourquoi pas ! ») ; l’échange entre Nick et le juge fédéral après l’adoption difficile de la loi, quand le juge rappelle qu’il n’est pas là pour plaire à l’opinion mais qu’il est là pour faire appliquer la loi, l’élu lui répondant que lui est soumis à cette opinion et que c’est lui qui veillera à la bonne mise en marche du projet ; le basculement de Mary Dorman, farouche opposante au projet et qui va finalement participer activement à sa mise en place (comme quoi rien n’est perdu même avec les plus irréductibles, à condition de parvenir à les impliquer) ; toute la procédure de sélection des candidats dont on comprend bien l’importance pour la réussite du projet mais qui n’est pas dénuée de violences à l’égard de ces familles (souvent des femmes) qui doivent prouver leur dignité à recevoir un logement (la scène de la loterie est impressionnante tant elle montre bien les deux facettes du projet, une face heureuse pour les sélectionnés, une face malheureuse pour ceux qui ont été refusés).

Plusieurs éléments dramatiques permettent au spectateur de ressentir la douleur de ces familles. Le fait qu’on les suive depuis le début, qu’on puisse voir leurs conditions de vie et leur combat quotidien pour se nourrir et nourrir les leurs nous les rend immédiatement sympathiques et on ne peut dès lors que souhaiter qu’ils fassent partie du projet.

On s’attache également à Nick, malgré ses défauts et malgré les prodigieuses erreurs qu’il commet en voulant se maintenir à tout prix dans la politique. Son suicide reste une énigme, même si on voit bien les mécanismes qui l’y conduisent. Mais quelle reconnaissance attendait-il de ce projet, imaginé par d’autres, voté sous la contrainte et mis en place malgré l’adhésion d’une partie de l’opinion ? Et plus largement que peut attendre un élu d’une opinion versatile qui peut voter à deux reprises contre un projet pour finalement le soutenir par la suite ?

La série met en évidence le fonctionnement de la vie politique locale, ses compromissions et ses réussites. Elle montre également que des projets pourtant menés sous la contrainte peuvent être acceptés par l’opinion. Il faut alors du temps, des relais, et tout ne se passe pas dans la tranquillité. Mais dans ce projet, à quelques exceptions près, ceux qui y ont participé l’ont fait par contrainte ou par obligation, peu le font par choix. Et pourtant le résultat est là.

De fait, David Simon propose une réflexion sur ce qu’est un héros, dans notre société médiatisée et de politique à court terme. Parce que Nick est davantage un héros par malentendu, parce qu’il se retrouve contraint à agir pour un projet contre lequel il s’est élevé, son héroïsme semble bien paradoxal, ce qui explique d’ailleurs également sa fin tragique. Dès lors, l’héroïsme ne se situerait-il pas davantage dans la galerie de personnages qui habitent les tours décrépites des quartiers pourris de Yonkers ? Ces femmes, dont les maris ou les petits copains sont souvent en prison, qui se retrouvent seules à élever leurs enfants tout en travaillant et qui rêvent, à travers l’espoir d’obtenir un logement social digne de ce nom, de pouvoir mener une vie simplement normal, voir leurs enfants jouer dans un jardin minuscule — ces femmes-là sont des héro(ïne)s, au sens plein du terme. Des héros du quotidien.

Alors on peut toujours reprocher à David Simon le côté démonstratif de cette série, mais quelle démonstration tout de même !

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