Boussole de Mathias Enard

Malheureusement pour nous, pauvres lecteurs, Frank Ritter, un musicologue épris d’Orient et vivant à Vienne, est insomniaque. Tout au long de la nuit et pour ce qui correspondra à la longueur du roman, il va laisser son esprit divaguer dans les méandres de sa mémoire, avec pour unique boussole, Sarah, spécialiste de l’Orient des artistes et des voyageurs, une femme qu’il a cherché en vain à conquérir…Que d’érudition ! Certes, on ne peut que s’incliner devant ce catalogue d’anecdotes et de propos érudits sur l’Orientalisme et sur ces artistes — peintres, écrivains et musiciens — attirés par l’Orient et qui, par leur travail, ont jeté des ponts entre les deux rives de la Méditerranée. L’image de ce pont franchissant des obstacles plus ou moins naturels est rappelé à plusieurs reprises dans ce roman et s’incarne même dans le pied de Sarah. L’image de la boussole traverse aussi le roman, roman qui semble même se personnifier dans la figure d’une boussole détraquée qui n’indique plus le Nord, mais l’Est. Ce trait littéraire a d’ailleurs fait frémir plus d’un critique, je le trouve passablement facile.

Trop d’érudition ? La liste des anecdotes s’allongeant autour des figures de Goethe ou de Flaubert, il faut bien à un moment en tirer une leçon ou à défaut esquisser une réflexion sur ses liens entre Orient et Occident. Alors qu’en conclut le narrateur de ce roman ? Qu’il ne faut pas enfermer ces artistes dans une lecture trop nationale de leur œuvre. Qu’il faut en outre rappeler les liens sans cesse existants entre l’Orient et l’Occident pour sortir de nos conceptions trop égo-centrées. Ce qui revient à peu près à la même idée.

Concernant le premier précepte du narrateur, quiconque a pu connaitre le bonheur de faire des études supérieures (soit quelques pourcentages de la population), se réjouira de cet appel ô combien salutaire, ô combien acquis pour ces happy few. Pour les autres, à savoir la majorité de la population qui, souvent pour des raisons financières, n’auront pas dépassé l’horizon du secondaire, la sentence aura de quoi les laisser de marbre. Et qu’importe que les tendances actuelles refluent de plus en plus de prétendants aux études supérieurs, la boussole nous indique le chemin à parcourir.

Concernant le deuxième précepte voulu par le narrateur (mais peut-être peut-on y voir aussi la voix de l’auteur), on est un peu confondu par la banalité de cette réflexion, banalité qui vient surtout du fait qu’elle est jetée au gré du vent et n’est jamais incarnée par le récit et/ou par les personnages. On se demande comment l’exemple de ces professeurs engoncés dans leur milieu petit bourgeois peut être éclairant pour le commun des mortels. Encore une fois on a l’impression que Mathias Enard met en scène 2% de la population (que ce soit à travers ses choix de personnages ou ses références culturelles), et s’adresse à ces mêmes personnes. A travers ses personnages, Mathias Enard décrit un milieu, certes ouvert intellectuellement, mais clos socialement, un milieu qui se pare des oripeaux du multiculturalisme mais qui reste fermé sur sa classe.

J’ai trouvé le roman inexistant dans ce long catalogue de références savantes. Les personnages ne sont que des prétextes comme souvent, mais ils n’incarnent personne et ne sont que le moyen pour l’auteur de mettre en avant (je n’ose dire étaler) sa science, le lien entre Frank et Sarah est peu crédible, la maladie de Frank complètement illusoire. Si j’admets comme essentiel cet appel à l’ouverture vers l’autre, vers ce qui n’est pas soi, j’ai beaucoup de mal à l’accepter venant d’une brochette d’universitaires isolés du reste du monde. Une telle attitude surplombante me gène et m’a empêché d’adhérer au projet.

Alors oui, il a pris le contre-pied de Michel Houellebecq, mais pour ce faire, alors que Michel Houellebecq se réfugiait dans un futur fantasmé pour parler de nos contemporains, Mathias Enard se cantonne au passé, un passé tout aussi utopique. Je n’ai pas aimé le dernier livre de Michel Houellebecq, mais il semblait au moins s’ancrer davantage dans réel que Mathias Enard en interrogeant la montée du FN ou l’accommodation des élites à toute nouvelle situation politique. Et je ne peux m’empêcher de penser qu’en offrant le Goncourt à Boussole, le milieu intellectuel de la capitale s’est offert à peu de frais une image positive, bien loin de sa véritable nature.

Pour terminer il faut vraiment que je lise Zone, qui est souvent présenté comme son meilleur roman. Boussole est le troisième livre que je lis de cet auteur, pour l’instant il ne m’a jamais vraiment convaincue. La lecture de Zone devrait clore le dossier.

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Une réflexion sur “Boussole de Mathias Enard

  1. Il faut vraiment lire Zone. Là, il y a un souffle épique, mais une épopée tragique, car méditerranéenne. D’ailleurs tout le propos d’Enard était de dire que les échanges méditerranéens ont été d’abord guerriers.

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