Eau argentée. Syrie, autoportrait de Wiam Simav Bedirxan et Ossama Mohammed

En 2011, inquiété par le régime de Bachar el-Assad, le cinéaste Ossama Mohammed décide de ne pas revenir en Syrie. Il continue d’assister, impuissant, furieux, se sentant coupable, à la révolte du peuple syrien contre la dictature baathiste depuis Paris où il s’est réfugié. En décembre, il est contacté via Internet par Simav, une jeune Syrienne d’origine kurde. Celle-ci, cinéaste également, a décidé de ne pas fuir la Syrie, et elle demande à celui qui devient son père spirituel, ce qu’il aurait filmé s’il avait été là. Sa réponse est un programme : « tout ».

Dès lors, Simav devient ses yeux et, depuis Paris, Ossama scrute fiévreusement les vidéos postées sur YouTube qui concernent le conflit syrien : vidéos des opposants qui filment la répression, mais également vidéos de l’intérieur de l’appareil de terreur du régime, des interrogatoires, des scènes de tortures. Dans une sorte de correspondance par l’image, les deux cinéastes dressent alors un « autoportrait » d’un pays en guerre civile.

Qu’est-ce qu’une révolution (qui échoue) ? Qu’est-ce qu’une guerre civile ? Le cinéma peut-il représenter cela ? A toutes ces questions, Eau argentée répond d’une manière insupportable et nécessaire — par l’image, donc, mais aussi par la parole.

Les images sont là. Filmées par tout un chacun, filmées sans réflexion éthique sur ce que signifie montrer l’horreur, filmées et disponibles sur YouTube ou sur Facebook. Ossama Mohammed les a donc regardées. « Je les ai vues », dit-il en ouverture du film. Beaucoup y voient un écho au « Tu n’as rien vu à Hiroshima » chez Resnais. Il les a vues, et nous les montre donc.

Et elles sont terribles, insoutenables, dès le début du film. On emploie souvent cette image, mais c’est un vrai uppercut à l’estomac. Je suffoquais. Je rageais, à la fois par ce que je voyais, par l’impuissance que je ressentais, face à cette révolte réprimée dans le sang d’un peuple qui crie pour sa liberté, qui devait être celui du réalisateur lui-même, mais aussi par l’outrage qui m’était fait : pourquoi me montrer cela ? Pourquoi me faire sentir cette culpabilité-là qui n’est pas la mienne ? Pourquoi ? Et d’où viennent ces images de torture ?

Et puis soudainement le film bifurque, montrant l’exil de ces réfugiés qui se replient à Homs. Et parmi eux Wiam Simav, qui contacte donc Ossama Mohammed, et qui filme la vi(ll)e en guerre, les bombardements, les errances dans les décombres en compagnie de ce petit garçon avec son pistolet à bouchon rouge qui fleurit de coquelicots rouges glanés dans les gravats la tombe de son père. Je regardais jusqu’alors avec un mélange de colère et de distance, outrée par ce que le film osait me montrer, et ce regard sur la guerre, impassible, presque tranquille, a totalement changé la perspective. J’ai craqué, c’est idiot et tellement humain  — cette humanité qui se projette dans les animaux lorsque l’humanité elle-même est outragée, Antonin en sait quelque chose avec ses pigeons — devant les images de ce chat estropié et son miaulement rauque et déchirant suite à un bombardement.

Et surtout, il y avait la voix, les voix. Celle d’Ossama, qui exprimait l’impuissance, le déchirement, la culpabilité ; celle de Simav qui disait la peur, la détermination, l’espoir. Lui, de Paris, demandant à elle, à Homs, de lui montrer, de lui dire. Ce dialogue, sorte de film épistolaire par vidéos uploadées et messageries instantanées, donne lieu au cinéma.

Et surtout, les images de l’horreur alors prennent sens grâce à la voix de Simav, notamment, car dans le dialogue de ces deux voix qui s’entrelacent, nait une poétique pour donner du sens à ces images de l’horreur. « Eau argentée » (qui est la traduction du prénom de Simav) devient alors une véritable élégie d’un pays souffrant, d’un peuple dont les aspirations ont été écrasées sous les bombes et dans les geôles d’un régime sanguinaire. Mais c’est cette souffrance même, ce combat désespéré pour la liberté, pour l’humanité d’un peuple, qui prend alors sens grâce à la poésie. Un vers est répété plusieurs fois. Je n’arrive pas à me souvenir de ce vers, car il m’a fallu attendre plusieurs mois depuis sa projection au festival Etonnants voyageurs pour digérer ce film avant d’écrire dessus, mais il m’a immédiatement frappé comme étant purement homérique.

Alors oui, le film veut choquer, sciemment, brutalement, et ce dès le début. Oui, le film nous manipule, car il ne peut provoquer qu’une réaction de dégoût et de rejet, et oui c’est intentionnel. D’ailleurs, le montage accentue l’horreur par la crudité des images, par la mise en parallèle parfois effectuée. Si la plupart des critiques a loué le témoignage brûlant qui s’en dégageait, ce cri d’impuissance révoltée, une autre, au moins, l’a fustigé comme abject. Effectivement, le film ne montre pas la résistance des Syriens, mais les victimes du régime, même si Ossama Mohammed voit dans l’orphelin qui dialogue avec son père mort en fleurissant sa tombe un acte de résistance, et le récent Fils de Saul aurait tendance à confirmer cette idée (bien que Eau argentée soit très loin du Fils de Saul).

Mais surtout, je ne crois pas qu’il y ait abjection car, tout au long du film, l’horreur des images du début, l’horreur de voir les images de torture , est mise en perspective par des images de nuages dans un ciel bleu, de gouttes d’eau sur une vitre filmée à Paris, sorte de contemplation que l’on pourrait qualifier de ridicule mais qui est l’expression de l’impuissance d’un des deux réalisateurs. Et elles sont également mises à distance, interrogée, confrontée avec ce que vivent les civils, avec ce que vit la Syrie toute entière et que Simav incarne par son regard, mise en mots par la puissance lyrique.

Suite à la projection, je n’ai pas pu rester pour assister à la séance des questions au réalisateur. J’ai marché assez longuement, pour sortir mon esprit de ce que j’avais vu. Mais, quelques heures après, sur la plage, j’ai croisé par hasard Ossama Mohammed, et j’ai du coup osé l’aborder pour lui poser deux questions : d’où venaient les images de torture ? Le vers que disait plusieurs fois Simav était-il d’Homère ?

La réponse à la première question est que ces images viennent des bourreaux eux-mêmes : des membres de la garde de Bachar ont ainsi filmé les séances de torture et les ont postées sur YouTube. Ce qui ne laisse pas de montrer le cynisme de ce régime.

La réponse à la seconde question fut son émotion. Extrêmement flatté de cette comparaison, il m’avoua que cela avait été son but. De fait, ce film est, en quelque sorte, le pendant de Zone de Mathias Enard : il montre comment la guerre a fait et fait la Méditerranée, et comment la poésie permet d’en dégager tout de même l’humanité. Pour cela, quels que soient les écueils sur lesquels butte Eau argentée, il exprime un universalisme humain à travers la guerre en Syrie qu’il est extrêmement nécessaire d’entendre, et qu’un autre vers, de William Butler Yeats celui-là, avait exprimé : terrible beauty. Cette mise en mots sauve le film, et lui permet de nous parler, littéralement, pour arracher ces images de la terreur à leurs auteurs, pour en faire un cri d’indignation qui, aujourd’hui encore, appelle à ne surtout pas tolérer que l’on puisse négocier avec un tel régime.

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