The Leftovers (saison 2), de Damon Lindelof & Tom Perrotta

Après le deuil impossible de leurs proches disparus ou de leur famille éclatée, Nora (Carrie Coon), Kevin (Justin Theroux), Jill (Margaret Qualley), la fille de Kevin, et leur petite fille adoptée ont décidé de quitter Mappleton, NY, pour Jarden, Texas, une petite ville également, mais nichée au sein du Miracle National Park et attirant des pèlerins du monde entier, car ce fut le seul endroit qui ne connut pas de « disparus » lors du fameux 14-Octobre.

Commence ainsi une nouvelle vie, dans un lieu sûr et épargné — ou tout du moins est-ce le désir de Nora. Mais bien vite, non seulement les fantômes du passé viennent hanter (littéralement) Kevin, et, qui plus est, Jarden s’avère ne pas être l’Eden tant espéré… Le temps des tribulations n’est donc pas fini, bien au contraire.

Après une première saison hallucinante (dans de multiples sens du terme) tant elle brassait large et puisait au coeur de la religion civique américaine pour aborder le thème ô combien délicat de l’absence de sens à nos vies dans un contexte post-11-Septembre, voilà une deuxième saison qui réduit le champ des interprétations et des possibilités pour se focaliser sur une réponse religieuse et, plus précisément, chrétienne tout en allant puiser — ainsi que le shopping spirituel américain le permet —  à peu près tous les râteliers mystiques.

De fait, cette deuxième saison se divise en deux parties. Dans la première, la grille de lecture est très précisément chrétienne, agrémentée de quelques références puisées dans d’autres traditions mystiques. Il n’est guère surprenant de découvrir au générique que Reza Aslan, historien du premier christianisme, est conseiller et producteur exécutif de la série. Or, disons-le franchement : cette première partie est la plus (main)tenue en terme d’écriture. Après une introduction quelque peu déroutante se situant au Néolithique dans les premières minutes du premier épisode, et après une certaine audace scénaristique de nous transporter dans un nouveau setting sans aucune bouée pour se raccrocher à l’arc narratif de la précédente saison, on voit débarquer à la fin du premier épisode notre famille de déglingués préférés, et dès lors on se retrouve en terrain familier. Voici donc les Garvey qui tentent de refaire leur vie, après avoir échangé leurs confessions dans un épisode d’ailleurs particulièrement émouvant et qui rencontrent les Murphy, leurs nouveaux voisins à Jarden.

Toute cette première partie est la plus serrée et, si elle réduit considérablement la portée thématique de la série par rapport à la saison précédente qui ne proposait guère de grille interprétative dominante, est de fait très cohérente. Il se joue là sous nos yeux une sorte de réactualisation de la Bible, réactualisation, donc, à la sauce hypermarché spirituel et post-11-Septembre, mais qui justement est passionnante pour ce qu’elle dit de la société américaine et son besoin de transcendance, fut-elle cheap. Ajoutons des vraies audaces d’écriture, un sens bien dosé du suspens, et cette première partie (notamment les trois premiers épisodes) tient particulièrement en haleine, au point que l’on s’émerveille devant ce qui pourrait bien être le Grand Oeuvre de Lindelof. Le cinquième épisode, que l’on pourrait intituler, « Les Tribulations du Père Matt » va encore plus loin dans cette direction, au risque, donc, d’oublier ce qui faisait la richesse initiale de la série.

D’ailleurs, cette approche chrétienne/ biblique est tellement poussée (Sarah was nineteen years-old, indeed, même si, ici, how appropriate, elle s’appelle Mary), qu’elle a gêné  nombre de téléspectateurs américains, surtout venant d’un « anti-chrétien-puisqu’il-est-musulman ». Aussi, même si la peur d’une sorte de nouveau catéchisme télévisuel n’est pas loin, la série est fascinante pour ce qu’elle dit de la religion aux Etats-Unis.

Dans la seconde partie, Lindelof semble soudainement se souvenir qu’il a une histoire à raconter, et que les multiples lignes qu’il a tendues dans la première partie doivent maintenant être remontées pour révéler si elles étaient ou non pourvues d’hameçons (ou plutôt si nous avions raison ou non d’y mordre). Et c’est là que le bât blesse.

Syndrôme Lost, es-tu là ?

Car alors reviennent tous les tics d’écriture, tous les travers et gimmicks scénaristiques auxquels Lindelof nous avait habitués avec Lost ou Prometheus : le format un-point-de-vue-d’un-personnage-par-épisode fausse la narration car il permet des mystères artificiels ; les pistes évoquées dans les premiers épisodes sont soit oubliées (l’épilepsie d’Evy, les mystérieuses activités de John Murphy, le pompier pyromane), soit trivialisées (le walkabout, c’est-à-dire le départ en Australie du père de Kevin qui réapparait via un écran de télévision sans réelle cohérence pour donner un indice à son fils — ok, d’accord, no problemo, pompe sur Twin Peaks, le film, Damon, pas de soucis). Pire encore, Lindelof nous refait le coup de « tout est connecté » dans l’avant-dernier épisode, ce qui est à proprement parler insupportable.

D’ailleurs, Lindelof, en réutilisant cette technique narrative d’un épisode-un point de vue, tombe lui-même dans un piège qu’il s’est fabriqué : en diffractant sa narration, il se condamne à la relier ensuite, ce faisant mettant à son insu — et sans qu’il n’y trouve le moindre intérêt — le spectateur dans la position d’être celui qui juge si les liens sont bien faits ou non, ce qui est à peu près le degré zéro de l’intelligence cinématographique. En amenant ainsi Meg jusqu’à Jarden, il nous montre qu’en réalité, il existe une force supérieure derrière tout cela. Jarden devient ainsi un axis mundi, et il faut alors accepter d’être les passagers clandestins d’un récit qui verse totalement dans le mystique. Un peu avant, histoire de ne pas se méprendre, Kevin apparaissait comme un shaman et subissait une expérience de mort et de renaissance après un séjour au Purgatoire, revenant à la vie après avoir chanté un karaoké dans une scène très David Lynch.

Le contraste entre les deux parties de la série devient alors très clair : lorsqu’elle se focalisait sur le christianisme version 2.0 dans une société actuelle qui a vécu un traumatisme lui faisant rappeler qu’elle ne contrôle pas tout, la série était passionnante, car elle montrait ce que pouvait être la naissance de religions, de véritables cultes, pour faire un anglicisme. Elle nous montrait — et on sentait la patte de Reza Aslan qui a travaillé sur le Jésus zélote — que la spiritualité, vue avec des lunettes rationnelles, est effrayante, car fondamentalement (ah, ah), incompréhensible par l’esprit rationnel. En d’autres termes, Lindelof interrogeait le rapport de la société américaine à la religion et au spirituel en le mettant à nue, il montrait le spirituel par les yeux du temporel. Et c’était du coup passionnant, car c’était le spectateur qui choisissait d’interpréter.

Dans la seconde partie, Lindelof tente tant bien que mal de relier tous les fils épars qu’il a semé dans sa narration et, de nouveau, s’emmêle tant et si bien qu’il fait un vrai boulgi-boulga avec toutes les thématiques, toutes les spiritualités qu’il évoque sans vraiment les traiter. L’écriture devient donc très faible, pleine de failles, y compris dans la crédibilité des situations (notamment lors du dernier épisode) et la sur-dramatisation de la réalisation ne masque pas la faiblesse de l’ensemble.

Dès lors, les motifs spirituels mobilisés les uns après les autres, pourtant tous très forts, font autant de ploufs : les personnages n’émeuvent plus guère, paraissent agir pour des raisons illogiques ou simplement pour permettre à la méta-narration de poursuivre et de préparer le « grand finale » qui est une scène de débauche infernale aussi saugrenue qu’opaque, symboliquement parlant. Faut-il voir dans les tous derniers plans une éloge aussi mièvre qu’incongrue d’une cellule familiale recomposée face au chaos de la société ? Si tel était le cas, alors non seulement c’est très décevant car tellement banal, mais cela l’est aussi par rapport à l’ensemble de la série, car elle posait bien la question de la religion comme source de liens ou de divisions et donc comment elle fait société. La réponse apportée semble donc une négation même de la problématique de la série.

A nouveau, Lindelof s’est retrouvé à poil — il semble qu’il n’ait plus recours au livre de Tom Perrotta duquel la série est l’adaptation dans cette seconde partie — devant ses limites en tant qu’écrivain, et n’a pas su éviter de tomber dans ce qu’il fait de plus mauvais. C’est d’autant plus regrettable que The Leftovers était si prometteuse, et que la série était de très haut niveau jusqu’alors.

Un jour peut-être…

 

 

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