Souvenirs de l’empire de l’Atome de Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse

1964, Mexique : Paul, un écrivain de science-fiction en vacances en famille, décide d’emmener sa fille découvrir les ruines d’un temple aztèque. Mais alors qu’il essaie de transmettre à sa fille l’immense vertige temporel face aux montagnes du désert et au supposé temple, il est lui-même saisi d’un sentiment d’éphémère, et son passé l’assaille sous formes de souvenirs tumultueux : son enfance dans les années vingt à Shanghai où, âgé de 13 ans, il fut déniaisé par une servante délurée et où il fut contacté pour la première fois par Zarth Arn, le héros fondateur d’une civilisation dans le futur lointain, l’Empire galactique, son travail dans la division Far East, section de la propagande au War Department, sa découverte de son lien télépathique avec Zarth Arn par ses collègues en 1958, la psychothérapie qu’il dut suivre, la fascination de son thérapeute et l’article « Le Divan à réaction » qu’il a consacré à son cas, faisant de lui une célébrité, le contact initié alors par un certain Gibbon Zelbub, publicitaire travaillant avec le gouvernement américain, représentant de l’Empire de l’Atome, et la bataille dont il fut le jouet entre les deux empires qui se joua alors en 1958 entre Bruxelles et la Grèce…

A travers ce personnage de Paul, les auteurs des Souvenirs de l’empire de l’Atome rendent hommage à une époque : les années cinquante. Le dessin est directement inspiré du design de la naissance et de l’essor de cette période, au point que l’on pense, par exemple, au générique de Catch Me if You Can de Spielberg. Dès le début du récit, on est frappé par ce style graphique, qui va au-delà de la simple « ligne claire » à la Hergé ou à la Edgard P. Jacobs, et correspond davantage à la publicité des années cinquante, tout en déployant de multiples nuances pour évoquer d’autres époques et d’autres lieux, avec une véritable réussite : les pastels aux couleurs vives du début pour les années soixante, les dominantes gris-bleu avec explosion brusque de couleurs pour la Chine des années vingt, les gris pour les rues de New York avec des vitrines aux couleurs criardes des biens de consommation (des aspirateurs aux meubles de cuisine), et les seules nuances de gris pour les aventures galactiques de Zarth Arn dans une orgie de lignes rondes. Parfois, c’est même tout le style qui change comme lorsque l’on suit une aventure imaginaire de Paul dans laquelle il sauve sa bien-aimée, la belle (et blonde, évidemment) princesse Alura dans une planche qui semble tout droit issu des comics de Buck Rogers.

Moment de l’ère de la société de la consommation, de la publicité et des produits phares tels les rutilantes Cadillac et les appareils électroménagers au design futuriste, moment du triomphe des comics et des récits de science-fiction de Buck Rogers ou John Carter, acmé de la paranoïa conspirationniste avec les agissements du Pentagone et de la CIA, forcément de mèche avec les Martiens (petits hommes volants avec scaphandres à grosse tête), dans un cadre de guerre froide — c’est toute cette période et ce qu’elle incarnait qui est ainsi désignée sous le nom d' »empire de l’Atome ».

Paul est donc au coeur des enjeux de la période, mais il ne le sait pas consciemment et le lecteur peut rationaliser son lien psychique avec Zarth Arn, les aventures galactiques qu’il vit, les agissements fantastiques de Zelbub comme étant autant de projections de son inconscient sur un réel qui le dépasse. Entre psychanalyse et science-fiction galactique, Souvenirs de l’empire de l’Atome puise aux sources et ressuscite tout l’imaginaire, thématique et graphique, d’une époque. Le cas psychanalytique évoqué est d’ailleurs bien réel : l’article décrivant la psychose existe bien et décrirait en réalité le cas de l’écrivain américain Cordwainer Smith (1913-1966), de son vrai nom Paul M. A. Linebarger.

Or, cette ambition se heurte malheureusement à la confusion du récit qui, puisqu’il suit les réminiscences de Paul, emprunte des chemins sinueux au point de se perdre parfois. Flash-back, mises en abyme, délires imaginaires, amnésies-ellipses et récits parallèles s’entremêlent au point que si ces différentes techniques narratives sont pertinentes pour suivre un névrosé, elles ne laissent que peu de place à l’évocation approfondie de la période et des enjeux du récit. Le lecteur peut se sentir quelque peu perdu dans ces méandres, au point d’être dans un état de confusion à peu près égal à celui de Paul.

De fait, les thématiques évoquées le sont surtout par une voix-off et non véritablement par l’action. Ou alors celle-ci devient impossible à identifier. Ainsi, seul le lecteur averti aura pu identifier l’évocation de l’exposition universelle de 1958. Quant aux enjeux réels, à part montrer la supercherie par plusieurs ressorts scénaristiques et visuels, les auteurs ne nous les montrent pas, à moins que… la dernière planche laisse entrevoir une interprétation qui déçoit quelque peu.

Reste une formidable évocation graphique d’une époque, de son imaginaire, et de ses rêves.

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