Turn: Washington’s Spies (saison 2), de Craig Silverstein

Après la victoire surprise de l’armée continentale commandée par Washington (Ian Kahn) à Trenton en décembre 1776 à la fin de la saison 1, obtenue grâce aux informations du réseau d’espions du colonel Benjamin Tallmage (Seth Numrich) et de ses amis d’enfance à Setauket, Long Island, cette nouvelle saison reprend un an plus tard, à l’hiver 1777. L’armée de Washington a pris ses quartiers d’hiver à Valley Forge, au nord de Philadelphie tenue par les Anglais,  tandis que New York est devenu le principal gateway utilisé par les Britanniques pour acheminer troupes et ravitaillement. Dans ce contexte difficile, le réseau d’espions de Benjamin, Caleb (Daniel Henshall), Abe (Jamie Bell) et Anna (Heather Lind), le Culper Ring, est au coeur des trois fronts de la cause indépendantiste : tenir pendant l’hiver dans des conditions terribles et maintenir le moral dans un contexte d’incertitudes et de trahisons internes ; capitaliser sur la victoire de Saratoga remportée un peu plus tôt pour convaincre la France de soutenir les patriotes ; parvenir à obtenir des informations fiables depuis le coeur du territoire ennemi, New York. 

Revoilà donc la série sur l’espionnage pendant la Révolution américaine !

Redisons-le ici pour mieux l’évacuer : cette série est pourrie de défauts, déjà énoncés précédemment. Certains dialogues, trop contemporains (mais pas trop « modernes »), certains maquillages, certaines manières de se tenir, et surtout l’absence de politisation puisque les conflits sont toujours réduits à des oppositions de personnes sont autant de fragilités.

Il n’empêche : Turn (devenu, Turn: Washington’s Spies pour cette deuxième saison) offre quelque chose d’inédit jusqu’alors à la télévision et au cinéma, à savoir le récit d’un réseau d’espionnage en pleine guerre d’indépendance américaine (et l’espionnage au XVIIIe siècle en général). Cet aspect est passionnant, mais visiblement n’a pas convaincu les spectateurs qui demandaient plus d’actions et de combats. Or, qu’il soit permis à l’auteur de cette chronique qui travaille justement sur ce genre de sources historiques de le faire remarquer : l’espionnage, surtout au XVIIIe siècle, est affaire de discussions, de négociations, d’identités troubles, de méprises, de séduction, mais pas d' »action » dans le sens physique ni de combats. Un espion qui combat est un mauvais espion.

Or, malheureusement, il semble que les créateurs de la série aient entendu cet appel, car cette deuxième saison en propose bien davantage au détriment de l’espionnage proprement dit, à part quelque scènes dans lesquelles il est réduit à des gimmicks techniques (regardez, j’écris à l’encre sympathique — or, rien n’est plus pénible que les documents écrits à l’encre sympathique ) voire technologiques (le détecteur de mensonges version 1777 ou le premier sous-marin).  Il y a bien une tentative pour évoquer l’importance des relations sociales et des réseaux avec la manière dont leresponsable des renseignements britannique, le major John André (J. J. Feild, dont la ressemblance avec Tom Hiddlenston est troublante), séduit Peggy Shippen (Ksenia Solo), la fille d’un notable de Philadelphie qui tentait de rester neutre et bien disposé envers les Britanniques comme envers les Patriotes. Cependant, cet aspect est vite réduit à un traitement sentimentaliste quelque peu mièvre. Pourtant, le personnage historique de John André est passionnant et typique de ceux qui, réfugiés en Angleterre, cherchaient à intégrer la haute société par une prestigieuse carrière militaire.

D’ailleurs, de manière générale, le sentimentalisme imprègne toute cette deuxième saison : les multiples triangles amoureux (Abe aime Anna mais est marié à Mary par dévotion familiale ; Anna aime Abe mais est courtisée par le major Hewlett, le chef de la garnison britannique de Setauket et par le sociopathe major Simcoe, promu à la tête des Queen’s Rangers) semblent être l’explication première de l’action des personnages. Alors, certes, Heather Lind est particulièrement charmante, et l’on comprend que tous craquent pour ses beaux yeux, mais cela ne suffit pas.

Là encore, la politique semble loin, même si, certes, les liaisons personnelles et les relations amoureuses ou tout simplement les aventures sexuelles ont leur part, surtout dans les affaires d’espionnage. Mais le résultat est un propos tout de même très trivial. Ainsi le général Benedict Arnold, héros de Saratoga, semble-t-il destiné à devenir un traître à l’armée continentale uniquement parce qu’il ne supporte pas de ne plus pouvoir combattre et parce qu’il a reçu deux lettres d’une jeune femme de Philadelphie. Tout cela est non pas peu crédible mais ne donne en aucun cas des clés de lecture qui permettraient d’appréhender cette époque.

De plus, certains des atouts de la première saison ont été oubliés, comme par exemple, l’utilisation des chansons et avec elles c’est toute l’évocation de la période qui semble s’évanouir au profit de la mobilisation de clichés qui semblent s’adresser au spectateur, histoire de lui donner ce qu’il sait déjà. Dans ce registre, Washington devient de moins en moins un personnage de la série et se résume de plus en plus à l’icône du roman national américain, ce qui est très dommage. Pourtant, un épisode présente un Washington surmené, sujet à des hallucinations, tiraillé par des décisions impossibles, et hanté par les souvenirs de son frère ainé, ce qui permet d’amener la célèbre scène de la prière de Washington dans la neige de manière assez subtile et bien vue. Malheureusement, c’est bien là une exception, et la fin de la saison nous sert la légende en veux-tu en-voilà.

Alors évidemment, l’historicité de tout ceci est très… imaginative, dirons-nous. Mais si l’exactitude historique laisse parfois (souvent… beaucoup… beaucoup trop… mentionnons à nouveau le détecteur de mensonges version 1777 ou encore l’utilisation de la torture) à désirer, malgré la présence dans cette deuxième saison de l’auteur du livre dont la série est une adaptation, ce qui est assez inquiétant, sa véracité est encore suffisante pour mériter de la suivre. En effet, que ce soit les relations hommes-femmes, l’idée qu’un réseau d’espionnage soit bâti sur des rencontres parfois, souvent, fortuites comme celle de Abe et de cet aubergiste, Robert Townshend, à New York, de cette méprise sur l’identité de Abe lorsqu’il est jeté en prison comme étant un Tory, de la confiance que André place en son esclave, Abigail, etc., etc. L’attention à la photographie, plus soulignée semble-t-il dans cette saison, est également un atout.

Tout ceci laisse donc une impression mitigée. Alors qu’AMC avait décidé de programmer Turn le samedi soir, pour concurrencer Games of Throne, la chaîne aurait dû jouer la carte de l’exigence jusqu’au bout et assumer de raconter une histoire, en apparence peu impressionnante, à la manière de Mad Men. Malheureusement, ce n’est pas le cas, et on a affaire à une oeuvre bancale, qui ne s’assume pas pleinement. Dommage. Néanmoins, le potentiel est toujours là, et son intérêt encore suffisant pour continuer de suivre les aventures d’Abe, « Mr. Culpepper », et de son réseau puisqu’une troisième saison est attendue en avril prochain.

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