Merci Patron de François Ruffin

Il était une fois Jocelyn et Serge Klur. Ils s’aimaient beaucoup et avaient une belle maison au nord d’un joli pays appelé la France. Mais depuis qu’ils avaient tous deux été licenciés par le grand méchant PDG du groupe LVMH, Bernard Arnault, leur amour était devenu plus difficile, et parfois Serge criait sur Jocelyn, et tous deux sentaient la terrible dépression qui les guettait. Jusqu’au jour où le gentil François Ruffin vint frapper à leur porte et leur dit qu’il était un chevalier sans peur et sans reproche qui avait décidé de mener croisade contre les vilains PDG comme Bernard Arnault. Alors, avec les Klur comme étendard de bataille et Marie-Hélène, la fidèle syndicaliste, François Ruffin monta dans sa camionnette, bien décidé à porter le fer contre le fourbe Bernard Arnault…

François Ruffin nous propose une fable, vous l’aurez compris. Car pour montrer le réel, pour montrer la misère aujourd’hui, pour désamorcer le piège du misérabilisme, le piège de l’accusation d’idéologie utopique à quiconque propose un discours anti-capitaliste, la trouvaille du film est bien d’être une fable. Jouant sur l’ironie née du décalage (pendant un premier quart du film, François Ruffin se présente en vrai-faux admirateur de Bernard Arnault) et sur l’ubuesque voire le délire absolu des situations, Merci Patron est donc rempli d’humour, et est une fable de bout en bout : les petits ch’tis David ont gagné contre le géant Goliath. C’est à la foi la trouvaille ingénieuse de Ruffin, et aussi la limite du film.

Cette fable a pour personnages les Klur : ils sont les victimes. Cette famille, quels que soient les artifices du film, ses choix de montage, ses non-dits, est extrêmement touchante. L’empathie que le film parvient à établir peut sembler évidente (qui ne prendrait pas le parti des Klur eux qui ont tant souffert ?), mais le tour de force, grâce, donc, au choix de la fable, est de nous faire ressentir à la fois l’immense détresse de ce couple mais également leur humour, leur ruse, leur fausse naïveté. Bref, ce sont les gentils, mais ce n’est pas gentillet. En un mot cela s’appelle la dignité.

Mais évidemment, le choc du film ne se situe pas là, car, à moins d’être de l’acabit de Bernard Arnault ou de ses sbires, bref, d’être dans l’autre camp, la dignité des pauvres est une évidence même si elle touche toujours lorsqu’on la voit (moment poignant lorsque Serge, face caméra, enregistre une déclaration pour Bernard Arnault, dans laquelle, trémolos dans la voix, il incarne la fierté du travail et la déchéance du chômage). Non, elle réside bien davantage, du point de vue du spectateur qui voit ce film sur un écran du cinéma, avec tout ce que cela suppose de déterminants socio-culturels, dans le spectacle ahurissant de nos « élites » dirigeantes. Et là, on est sidérés, ahuris, estomaqués.

Car que voit-on ? A quoi, médusés, assiste-t-on comme deux ronds de flan(by) devant le spectacle non pas inimaginable (car on se les imaginait bien, ceux-là) mais que l’on croyait irreprésentable, in-montrable ?

La médiocrité. La nullité absolue. Le vide de l’intelligence et de la pensée.

Ils déroulent devant nos yeux qui n’en finissent pas de cligner (pince-moi, je rêve) : le barbouze, ancien RG, ancien homme de main de Sarkozy devenu chef de la sécurité de LVMH qui débaroule avec sa gouaille d’une vulgarité inouïe et ses trois neurones qui lui servent à se demander le magnétophone, il est où ?,  à tout voir en termes de rapport de force — leitmotiv du film — et l’obsession des « minorités agissantes » (on sent l’ancien RG, justement) ; Marc-Antoine Jamet, le secrétaire général de LVMH… et maire socialiste, président de la fédération socialiste de l’Eure (je crois), bras droit de Fabius et… vendu au capital, lui aussi, plein de morgue et vide de décence, qui se pointe à plusieurs rendez-vous avec les journalistes de Fakir pour « discuter », c’està-dire s’entendre, c’est-à-dire les faire taire par sa seule position de surplomb ; et, bien sûr, en creux, Bernard Arnault, dont la seule intelligence ou plutôt la seule ruse est d’utiliser sa fortune pour acheter et revendre aussitôt des entreprises pour agrandir encore sa fortune en allant chercher de la main d’oeuvre moins chère.

Cette galerie de médiocres, de vendus, de nullards, de connards, de pov’ types, qui ne comprennent que la force et le pognon, ce sont nos « élites ». Ce que ce notre société fait de mieux, donc.

Le conclusion est claire : un parti comme le PS ne représente que cela. L’autre conclusion qui en découle, notamment lorsque l’on voit les cordons de CRS qui filtrent les entrées à l’AG des actionnaires de LVMH, c’est que le Gouvernement (quel qu’il soit, hein, soyons fair-play : Hollande est un vendu, mais les autres qui l’ont précédé — on aperçoit Mitterrand — ne sont pas en reste question asservissement à leurs vrais maîtres) a vendu l’Etat au service des intérêts très particuliers.

Tout cela on le savait, on le lisait, on l’entendait. Mais là, on le voit. On le contemple. Et la fable vire à la farce tragi-comique, car on perçoit bien, avec une acuité douloureuse, que cette démocratie issue d’un combat âpre a été perdu dès le moment où il a été gagné : les élites n’ont jamais accepté leur défaite.

Cette médiocrité alliée à une brutalité (les deux étant cons-substantiels) se pare qui plus est d’une vanité et d’une superficialité folles. On le sait aussi, mais voir que le « rêve », le « luxe » de cette société de consommation est la véritable chimère alors que le travail, les droits et la dignité des hommes — le réel dans tout ce qu’il a de plus important — sont eux qualifié de « chimériques » met notre monde sens-dessus-dessous cul par dessus tête, et c’est jouissif. Le costume Kenzo, fabriqué pour 30 euros de main d’oeuvre en Bulgarie (mais les Bulgares sont déjà trop chers, nous dit le directeur de production locale dans le globish mondialisé de l’avidité généralisée, alors il faut songer à délocaliser en Grèce, car avec le chômage là-bas, on va pouvoir retrouver un « équilibre ») et vendu 1 000 euros en France, est la parfaite métaphore de ce monde qui ne tourne pas rond pour faire des ronds.

D’ailleurs, ces élites n’ont plus peur de rien depuis longtemps si ce n’est, justement, que l’on révèle que derrière le masque se cache la laideur de la cupidité, derrière le luxe le tout-venant, derrière les ors du Carrousel du Louvre le plomb de la misère ouvrière et des sans-travail, derrière le rêve le cauchemar.

Et le film tient un discours sur le rôle et la puissances des médias. Alors, évidemment, Ruffin, puisqu’il est le chevalier, offre la belle place à son journal, Fakir, qui semble être la seule bête noire du barbouze de service. Le président ? Il s’en cogne. Mélenchon ? Il ricane. Le Monde ? France-Inter ? Oui, oui, passons. Fakir ? Quoi ? Fakir ? Ah non, pas Fakir ! Pas les « minorités agissantes » !

Il y a là bien sûr un discours du « tous vendus » qui bénéficient à Ruffin, mais, non seulement c’est un discours qui convainc par l’image et par la réaction du bonhomme, mais surtout parce que, là encore, ne vient-il pas confirmer ce que l’on  sait, ce que l’on voit par ailleurs, à savoir que les médias sont le plus sûr relais de cette parole des puissants qui nous vendent leur rêve, et nous font adopter les peurs qu’ils veulent pour nous ?

C’est là où se noue le dilemme du film, où sa force devient limite : face aux politiques qui ont trahi ou qui sont vendus, aux médias qui relaient la parole dominante, que peut-on faire ? Que nous dit le film, tout bien pesé ? Il offre le spectacle affligeant du rapport de force renouvelé. Puisque nous ne vivons plus dans une société démocratique, puisque le vote n’est plus pris en compte, que les lois ne protègent plus mais rétablissent ce rapport de force, puisque les gouvernants se servent et servent les puissants, puisque les médias font du bruit qui brouille, alors il ne reste plus que la confrontation. La violence ? N’y pensons pas, en état d’urgence : la répression serait féroce. L’image. Le barbouze le dit aussi : l’attaque à l’image. Le société fonctionne sur l’endormissement généralisé, l’aveuglement commun, la lobotomisation de la consommation. Celui qui crie dans une AG petits fours-champagne, celui qui vient menacer d’utiliser les médias indépendants pour dépeindre la misère, pour casser le rêve factice, alors celui-là devient dangereux. Il est une « minorité agissante ».

C’est à la fois optimiste, et ça vous remonte comme un coucou, on se dit que nous aussi on va prendre les armes et porter le fer, mais cela désespère en même temps : nous entrons donc dans une « époque intéressante » (comme on dit en Chine, et j’imagine particulièrement à Shenzen) d’où le rapport de force déterminera le monde qui vient.

Face aux dizaines de Goliath, on a quand même un peu peur. Et en même temps, l’accueil du film (les applaudissements qui ont retenti chez la trentaine de personnes dans la petite salle du cinéma de Mamers, perdue au fin fond de la Sarthe où les Moulinex pourraient avoir des choses à dire en matière de délocalisation en donnent un exemple) donne à espérer : il y a un besoin, une aspiration au changement, à un monde plus juste. Plus décent.

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2 réflexions sur “Merci Patron de François Ruffin

  1. Des interrogations sur la portée de « Merci Patron ! », il y en a eu un paquet, évidemment. Avouons que votre billet est un des des décryptages les plus justes, des plus limpides, un des mieux pesés. J’invite à ceux qui lisent les commentaires avant les billets à s’y plonger.

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