The Revenant d’Alejandro González Iñárritu

La scène s’ouvre sur une série d’images oniriques : le vent, un homme, une femme et un enfant qui dorment, ils jouent au pied d’un grand arbre, une voix d’homme chuchotée, un village de tipis dévasté, en flammes. Un drame s’est joué. La voix chuchote de ne pas renoncer, de continuer de respirer. Puis, dans une forêt marécageuse, une scène de chasse à l’élan. Enfin, avec plusieurs travellings, on découvre une scène de bivouac : des trappeurs s’activent à dépecer et empaqueter des peaux, des fourrures sur la berge enneigée d’une rivière ; d’autres mangent et rient. Il y a des dialogues, mais ils ne comptent pas : c’est la caméra qui raconte l’histoire. Soudainement, une flèche perce l’air et le crâne d’un trappeur. Les Indiens attaquent. S’ensuit une scène  quasiment onirique elle aussi : la panique des trappeurs attaqués par un ennemi de prime abord invisible puis effrayant avec ses cris sauvages, les ordres contradictoires, la course effrénée dans les bois puis dans l’eau, la fuite à bord du bateau. Une dizaine d’hommes parvient à s’échapper, emportés par le courant. Sur la berge, le chef indien cherche sa fille, Powaqa, en vain.

Le drame est noué : survie et vengeances vont s’affronter.

Annoncé par une bande-annonce absolument hypnotique, le nouveau film d’Iñárritu paraissait extrêmement prometteur : les paysages du grand nord (?), la frontière américaine, une cinématographie dantesque, et le talent à la fois des acteurs (Leonardo DiCaprio, Tom Hardy en tête). Le bruit médiatique lié aux oscars, la victoire de DiCaprio et celle d’Iñárritu en tant que meilleur réalisateur, une critique qui qualifiait le film de « porno de la souffrance » — tout ceci était intriguant.

Voici donc une histoire de survie et de vengeance quelque part aux sources du fleuve Missouri, entre le Dakota du Nord, le Dakota du Sud et le Wyoming actuels dans les années 1820. Mais ce n’est pas seulement celle de Hugh Glass (DiCaprio) qui, sauvagement attaqué par une ourse, a été le témoin impuissant du meurtre de son fils métis, Hawk (Forrest Goodluck), par un autre trappeur, John Fitzgerald (Tom Hardy), censé rester à ses côtés pour le protéger tandis que le reste de la troupe rescapée partait pour tenter de rejoindre le fort. Non, c’est aussi celle des Indiens contre les Blancs qui leur ont tout pris, tout volé ; celle de Fitzgerald contre la compagnie qui l’exploite, le force à exposer sa vie pour le payer une misère voire le maintenir dans l’endettement ; celle de Powaqa (Melaw Nakehk’o) contre ses tortionnaires ; celle du Capitaine Andrew Henry (Domhnall Gleeson) commandant du fort qui, après avoir confié Glass à Fitzgerald et à un petit jeune, Bridger (Will Poutler), s’en veut et veut donc se venger de Fitzgerald.

Courrons dans les bois, tant que les Français n’y sont pas…

De cette histoire de vengeance sort un film effectivement puissant. Les immenses paysages et peut-être plus encore les forêts filmés en lumière naturelle constituent un décor époustouflant au point que certains critiquent y voient là un personnage à part entière. Sans doute était-ce là l’ambition d’Iñárritu.

L’environnement est en effet l’élément central du film. Et le choix de faire de Hugh Glass un trappeur « devenu natif » en épousant une Pawnee et en ayant eu un fils avec elle s’inscrit dans ce projet. Doté ainsi d’un regard différent, il est le personnage proverbial entre deux mondes : celui qui connait cette montagne immense, qui la craint, et qui sait en vivre, à la fois y survivre mais aussi, à l’image des colons blancs, l’exploiter pour le commerce des peaux.

De fait, de manière assez subtile, le regard sur la nature est celui d’un sentiment d’immensité et donc d’impuissance. Cette nature, majestueuse, est aussi cruelle dans son indifférence aux agitations des hommes et notamment à leurs souffrances. Le film montre clairement que les hommes qui (sur)vivaient là s’inscrivaient nécessairement dans cet environnement. Ils devenaient aussi rugueux, forts et impardonnables qu’elle. Ainsi que le placardent les coureurs des bois français sur le corps d’un Pawnee qu’ils viennent de pendre : « nous sommes tous des sauvages ». Vivre dans cette nature sauvage signifie donc s’ensauvager, naturellement. Pour les Européens, il s’agit visiblement d’une évolution à leurs yeux contre-nature, presque d’un péché, mais selon qu’ils soient Anglais/Américains ou Français, cet ensauvagement sera différent ainsi que l’a noté un critique : les Français trafiquent des peaux volés, tuent et violent par plaisir là où les Américains tuent pour se défendre, dépècent des peaux de manière quasi-industrielle mais en font un commerce pour survivre et avec le rêve de « s’installer au Texas », et boivent comme des trous et profitent des faveurs d’Indiennes prostituées, mais là encore dans un cadre commercial. Or, il semble que ce soit un tout petit plus compliqué que cela, tout de même. Tous, en tout cas, sont mus par l’appât du gain, par l’avidité, et considèrent les Indiens comme sauvages, les méprisant pour pouvoir continuer de s’en démarquer. Car c’est là sans doute une vérité cruelle pour ces Européens : l’homme n’est pas à l’image de Dieu mais de son environnement naturel. D’ailleurs, le seul qui semble en être bien conscient chez les Américains est Fitzgerald qui invoque Dieu pour dire qu’il le maintient loin des nécessités de sa (sur)vie : il n’enterrera donc pas chrétiennement Glass, sera un meurtrier et un menteur (ah, ces Irlandais, à peine meilleurs que ces maudits Français !). A ce titre, le film est à la fois panthéiste, mais pas à la manière de Terrence Malick, car il est aussi darwiniste.

Dès lors, fiévreux, affaibli, ayant survécu à une confrontation avec l’incarnation de cette puissance de la nature (et l’ayant tuée !) sous la forme d’une ourse, Glass semble être à même de découvrir cette nature qui l’environne et qui pourrait signifier sa fin. Errant au milieu des immensités de neige, entre plaines, montagnes et forêts, dans les ruines d’une église où les peintures murales semblent être celles d’une grotte préhistorique et où il voit son fils mort, il hésite encore entre les deux mondes. Car ce n’est que dans cet état où il semble n’être mu plus que par des instincts profonds — survivre, se venger — qu’il peut s’intégrer à cette nature, être le témoin de trois élans qui traversent le fleuve en nageant et sur lesquels il « tire » avec son bâton (chassez l’artificiel, il revient au galop), ou tomber nez à nez avec un immense troupeau de bisons et assister, fasciné et incrédule, à une scène de chasse d’un bison par une meute de loups.

Inversement, les Indiens sont présentés comme ayant accepté ou comme étant de manière plus naturelle en phase avec cet impératif de la vie dans cette nature sauvage. D’ailleurs, lorsque Glass croise le chemin d’un autre Pawnee, ce dernier mange la viande crue d’un bison, dont il fouraille le ventre ouvert comme le feraient des loups, sans prendre la peine de la cuire, alors qu’il a illuminé la plaine autour de lui par plusieurs brasiers. Son visage est maculé du sang frais de sa proie. Métaphoriquement, ce Pawnee a ainsi remplacé les loups qui chassaient le bison dans la scène précédente. Il y a là évidemment un premier problème, et notamment dans cette scène. Qu’est-elle supposée signifier ?

TheRevenant

Plus généralement, ce problème en pointe un autre : que font les Indiens ? Leur trafic avec les Français de peaux volées aux Américains ne semble motivé que par le désir du chef de retrouver sa fille, car il les échange contre des armes et des chevaux. Historiquement, il y a là quelque chose de gênant, car, combiné avec les scènes d’Indiens en harmonie avec la nature, on retrouve cette vision d’Indiens qui ne sont pas acteurs de leur destin alors qu’ils étaient partie prenante du commerce des peaux. Et puis, plus grave encore peut-être, sur le plan filmique, lors de cette scène de négociations entre Indiens Arikaras et Français, on voit que le chef est prêt à faire échouer les tractations pour obtenir les chevaux dont il a besoin pour retrouver sa fille qu’il croit visiblement aux mains des Américains. Soit. Mais ensuite, on s’aperçoit que sa fille était aux mains de ces mêmes Français. Pas une seule explication n’est donnée.

De la même manière et dans un autre registre, le capitaine Henry, après qu’un Français soit venu se réfugier dans leur fort en emmenant la gourde de Glass, comprend alors qu’il a été dupé par Fitzgerald et Bridger qui prétendaient que Hawk avait disparu et que Glass était mort, qu’ils l’avaient enterré chrétiennement. Furieux, il part donc à la recherche de Hawk, ne prenant aucune précaution contre Fitzgerald, véritable planche pourrie depuis le début, ce qui permet à ce dernier de lui voler sa réserve d’argent avant de s’enfuir… provoquant ainsi une bonne demi-heure de film en plus lorsque le capitaine et Glass vont s’élancer à ses trousses dans un final très Aguirre de massacre généralisé.

« Whazzzzzzzzaaaaaaaaaaa! »

En d’autres termes, le principal défaut du film réside dans son scénario et dans son écriture. Filmer la nature, soit, montrer les hommes soumis ou s’adaptant à elle, soit, une nature où les femmes sont soit mortes soit violées, ce qui montre que dans un tel environnement, c’est la guerre permanente et donc l’absence de féminité (d’où la déclaration d’un blogger selon qui ce film n’était pas pour les femmes), hum… admettons, mais encore faut-il nous expliquer, non, nous montrer ce que veulent ces hommes. Se venger ? Soit. Mais lorsque la fille du chef est, oh tiens, finalement chez les Français, lorsque le capitaine part au tripe galop sans se soucier de celui qui lui a menti, lorsqu’au tout début du film il laisse le petit noeud-noeud avec le plus vicelard de tous, on a du mal à croire aux motivations de ces personnages.

Le résultat est un vrai problème de narration qui fait que beaucoup de scènes paraissent gratuites. Et cela vient affaiblir la force du film, la thématique du rapport de l’homme à la nature. Un autre exemple : Glass est obligé à un moment, après une terrible chute, de fourailler lui aussi dans le ventre d’un poney mort, lui retirer les intestins pour ensuite pouvoir y dormir, supposément pour se protéger du froid. Pourtant, la scène ne nous montre pas de blizzard (alors que précédemment, menacés par un blizzard, le Pawnee devenu compagnon de voyage avait construit une sweat lodge à Glass pour qu’il soit protégé et qu’il purifie son corps « pourrissant » de ses blessures), et pendant tout le film, on a vu Glass dormir en plein air, dans la neige, emmitouflé dans ses fourrures, y compris après avoir subi une immersion dans les eaux glacées de la rivière, sans qu’il ne semble menacé plus que cela.

Dès lors le film souffre de défauts majeurs : le premier est que les scènes de souffrance, les stations que subit Glass/ DiCaprio dans son chemin de croix vers la résurrection sous forme de renaissance en sortant du ventre du poney nu comme un ver semblent trop souvent gratuites ou motivées uniquement par la volonté d’accumuler les morceaux de bravoure pour DiCaprio (voire, donc, un symbolisme un peu trop appuyé, les scènes oniriques ne convainquant d’ailleurs pas beaucoup de ce fait, réminiscence des scènes oniriques de Gladiator). Ok, tu vas l’avoir ton oscar. Nul besoin, donc, d’invoquer Daech pour condamner la violence du film, mais simplement constater qu’elle est trop souvent gratuite et ne sert pas la caractérisation des personnages. Ce qui amène au second défaut du film qui devient alors trop long, du fait d’une narration parfois poussive, en mode on/off, alternant les scènes d’action ou de souffrance parfois à la limite du supportable avec les scènes supposément de contemplation de la nature et de ce qu’elle est censée représenter, mais qui ne marchent pas, du fait d’un manque de cohérence et de crédibilité. De fait, au bout d’un moment, c’est avec un oeil aussi torve que celui d’un poney filmé en premier plan que l’on regarde l’arrière-plan supposé magnifique et filmé en lumière naturelle, nous a-t-on répété inlassablement à longueur de médias qui se gardent bien, comme toujours, de parler du fond.

L’effet d’ensemble est du coup un spectacle à la fois époustouflant, insupportable et étrangement distant, car il ne semble pas possible d’adhérer, de comprendre, ou même simplement d’imaginer ce que tous ces gens-là font et pourquoi ils le font. En d’autres termes, on est donc tout esbaudis, car la manière de filmer laisse à la caméra le soin de raconter (ainsi qu’évoqué dans l’introduction de cette critique) avec parfois des plans très travaillés qui suivent l’action sans aucune coupe en apparence, donnant cet effet onirique, mais, finalement, parce que le film ne se concentrant que sur la cinématographie et oublie l’écriture, on s’en fout un peu.

Tout ça pour ça ?

Leonardo rampant vers l’oscar avec abnégation alors qu’il est enterré par la critique, insensible à son génie.

 

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