The X-Files (saison 10) de Chris Carter

Je me souviens de la première diffusion d’ « Aux frontières du réel » lorsque, lycéen, j’attendais fiévreusement la deuxième partie de soirée du vendredi soir, puis celle du dimanche soir et enfin le prime time du samedi soir sur M6. La série, alors qu’Internet venait à peine d’être lancé, et que le conspirationnisme n’était alors qu’une toute petite niche de la culture populaire (bien loin de ce qu’il est aujourd’hui), faisait véritable oeuvre novatrice, explorant des sentiers encore quasiment vierges, tout en recyclant habilement nombre thèmes plus anciens notamment le caractère machiavélique du gouvernement américain associé à l’assassinat de Kennedy, la paranoïa liée à la guerre froide et, bien sûr, le paranormal ou surnaturel. X-Files, c’était une bouffée d’air fétide de corruption, de manipulation, et d’idéalisme incarné par le passionné Fox Mulder, le tout avec des petits hommes verts hyper flippants car n’apparaissant que sous forme de lumière blanche aveuglante ou de temps disparu ou des loups-garou ou des chupacabra. C’était l’exploration des mythologies américaines de seconde zone. Cette série a accompagné mes années de rôliste adepte du World of Darkness tant et si bien que je l’associe à tout mon imaginaire de cette époque-là. Et puis, le succès venant, la série s’est étiolée et, passé le premier film qui en fut tiré, elle s’est complètement dilatée dans une parodie d’elle-même et dans des bondieuseries pseudo-mystiques et chiatiques au possible au point que je ne me souviens même pas avoir suivi les dernières saisons. Restaient les cinq premières saisons (et notamment les trois premières, formidables) et le premier film.

Un peu plus de 20 ans après la diffusion de la première saison et 15 ans après celle de la dernière, voici donc une suite des X-Files, avec toujours Chris Carter aux commandes mais surtout Fox Mulder (David Duchovny) et Dana Scully (Gillian Anderson) qui, donc, veulent y croire encore.

Les bientôt quarantenaires nostalgiques de leurs années de lycée ne pouvaient pas ne pas être au rendez-vous.

Hé bien ce fut un rendez-vous manqué, car le moi nostalgique qui voulait lui aussi encore y croire n’y a pas trouvé son compte, loin de là.

Sur la structure de cette nouvelle saison, faite de seulement six épisodes (rappelons que les saisons précédentes, qui correspondaient à l’âge d’or des séries à rallonge, en comptaient 22 ou 23), seuls deux (peut-être trois) sont consacrés à la mythologie des X-Files (le premier et le dernier), c’est-à-dire la conspiration en lien avec une invasion extra-terrestre. Le reste (donc trois voire quatre épisodes) sont des one-shots aussi ineptes que ridicules. Un épisode est ainsi consacré à un lézard qui se métamorphose en humain et regarde du porno le soir dans sa chambre de motel. Ok. On pourrait m’objecter que la veine parodique était présente dans les précédentes saisons de la série. Certes, mais, là encore, lorsque celle-ci proposait des saisons d’une vingtaine d’épisodes ! Et elle le faisait avec un sens de la narration un peu plus subtil (on se souvient de Bad Blood, s5e12) sans qu’il ne soit nécessaire de ridiculiser les personnages eux-mêmes, c’est-à-dire leur raison d’être. En d’autres termes, Mulder pouvait être ridicule (et il l’était souvent : rappelons que lui aussi passait une partie de ses nuits à regarder placidement du porno, y compris lorsqu’il était métamorphosé en père de famille officier de l’armée américaine) mais son personnage ne l’était pas. Or, ici, on sombre bien bas, notamment dans l’épisode Babylon qui tente de mélanger le drame des attentats islamistes et l’onirisme voire le comique de la prise de champignons hallucinogènes pour un résultat simplement navrant tant pour le personnage de Mulder que pour le propos sur l’islamisme.

Séquence nostalgie (bis) : « mangez-moi, mangez-moi, mangez-moi » (air connu que les moins de vingt ans…)

Mais revenons à nos champi… euh à nos moutons, c »est-à-dire à la conspiration. Evidemment, proposer une série sur le conspirationnisme alors que celui-ci est entre temps devenu un vrai phénomène de société nécessite de prendre en compte cette évolution. Chris Carter le fait, et c’est heureux. Le problème, c’est qu’il le fait en niant toute la mythologie qui a précédé.

Car au final — et je fais aucune révélation ici puisque l’on apprend dès le début du premier épisode ! — un gominé d’émission sensationnaliste nous révèle que la conspiration n’était pas celle qu’on croyait, et qu’il n’y avait pas de conspiration pour cacher l’existence des extra-terrestres mais une conspiration pour cacher le fait que les gouvernements maîtrisaient leur technologie (suite au crash de Roswell, donc), ce qui aurait permis de résoudre la crise énergétique, d’empêcher le réchauffement climatique, ce qui n’a pas été fait pour permettre aux multinationales d’assouvir leur cupidité, le tout en parallèle à la militarisation des gouvernements pour garder les populations dans la crainte et occupés à des guerres absurdes. Chris Carter, en un épisode, non seulement réduit les enjeux actuels à une conspiration et donc les décrédibilise en surfant sur la vague qu’il a lui-même contribué à créer mais ce faisant annihile une mythologie construite sur neuf années (cinq réellement, puisque après, je le disais, ça tourne en rond). Paf. Comme ça. Hop, le tour est joué.

Bon. Ok. Je vais brûler mes coffrets DVD des cinq premières saisons, je reviens…

Et qu’en est-il de cette nouvelle version de la conspiration ? Oh, bah, pas grand chose, parce qu’en fait ceux qui sont derrière ont bien visiblement le projet de détruire l’humanité (avec une explication sciento-blablah comme on en a rarement vu) parce qu’elle a provoqué le réchauffement climatique (dixit l’homme à la cigarette).

Et comble du comble : la série s’arrête sur un cliffhanger, sans rien fournir comme explication qui tienne un peu la route.

On a donc là une très belle confirmation que Chris Carter a eu une idée, et que depuis il ne sait pas écrire.

Bilan : nous avons là le parfait exemple du plus beau foutage de gueule comme Hollywood sait en faire lorsqu’il « reboote » des vieux films ou séries parce que les studios ne veulent pas payer de scénaristes et du coup ne savent que faire du nul avec du vieux. Ainsi cette saison 10 des X-Files n’est pas une suite, mais bien un reboot (avec tout ce que ce terme signifie de mépris pour les spectateurs), par des types qui n’y croient plus, si ce n’est en leur portefeuille.

Le problème avec les nostalgiques, c’est que, par définition, ils se souviennent voire qu’ils idéalisent leurs souvenirs.

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