A Brief History of Seven Killings de Marlon James

Ce roman a reçu le célébrissime Man Booker Price 2015 (l’équivalent anglais, pour faire simple, du Prix Goncourt) parmi d’autres prestigieux prix littéraire et a reçu un nombre incalculable de critiques positives en Angleterre ou aux USA. Certains le comparent à William Faulkner (quand même), d’autres à Quentin Tarentino (difficile de voir un lien avec la référence précédente), ce qui me laisse pour le moins dubitative.

L’histoire se situe en Jamaïque et commence en décembre 1976, quelques jours avant le concert que donnera Bob Marley, le 3, pour ramener la paix sur l’île. La Jamaïque est en effet une vaste zone de guerre où s’affrontent les gangs, souvent associé aux partis en place, que ce soit le PNP (People National Party) ou le JLP (Jamaican Labour Party). Les quartiers de la capitale sont divisés en faction pro-PNP ou pro-JLP, avec à leur tête des chefs de gangs qui trafiquent aussi bien les armes à feu que la drogue. Le pays est dans un état de pauvreté tel que plus personne dans les rues n’ose espérer quoi que ce soit. Et pourtant à quelques semaines du Smile Jamaica Concert, un autre événement secoue l’île : les élections générales. Le concert de Bob Marley s’inscrit donc dans un contexte explosif, en tout état de cause. Car il semblerait que derrière la volonté affichée de réunir autour de la musique les habitants de l’île, le Singer (il est désigné ainsi dans le roman) ait le soutien du PNP, un parti proche de Cuba. Autant dire que certains hommes politiques voient l’arrivée de Bob Marley avec un sale œil, mais ils ne sont pas les seuls. La CIA entend bien elle aussi ne pas laisser la Jamaïque aux mains de quelques Rastafari, pas après l’échec cuisant de la baie des Cochons.

La veille du concert, Bob Marley est attaqué à son domicile par un commando de sept hommes. Lui et plusieurs proches sont blessés, mais l’attaque ne fait aucun mort. Sauf que lui vivant, il y a à présent sept hommes, mandatés pour tuer l’icône, qui en savent trop et il va falloir trouver un moyen rapide de les faire taire. 

Le roman est tentaculaire, car il comprend pas moins de soixante-dix personnages, dont, en apparence seulement, une dizaine de narrateurs différents (et dès à présent il faut saluer le talent de l’écrivain d’avoir réussi à donner une écriture différente pour chacun de ses narrateurs), il se déroule à la fois sur un temps court (cinq journées) et sur un temps plus long (quinze ans, le temps que prendra l’élimination du dernier participant à l’embuscade), et en ne se limitant pas à l’île puisque la fin du roman se déroule presque entièrement dans le quartier du Bronx à New York.

Les monologues de différents narrateurs donnent forme aux scènes du roman et forment la chair, morceau par morceau, sur son ossature. Malgré le gigantisme des éléments de l’intrigue, le roman est absolument cohérent et se lit avec une relative facilité (j’ai eu du mal au début avec l’argot des gangs mais j’ai fini par m’y faire, notamment en m’aidant davantage des sons plutôt que des lettres) : structuré en cinq parties (cinq journées entre le 2 décembre 1976 et le 22 mars 1991), autour de personnages récurrents et d’autres épisodiques, chacun pris dans sa propre histoire, le roman reste homogène et à aucun moment le lecteur perd le fil de la narration. Fait prodigieux (enfin qui m’a personnellement impressionné), l’auteur attend les dernières pages pour donner au lecteur non seulement le fin mot de l’histoire mais également une des clefs de lecture de son ouvrage : l’identité véritable du narrateur n’est en effet révélée qu’à la fin et qu’au même moment, on découvre enfin l’identité du seul témoin restant. Comme si depuis le début Marlon James menait le jeu et attendait le moment opportun pour abattre sa dernière carte tout en maintenant l’adhésion du lecteur.

Ce que cet ouvrage dit de la Jamaïque est saisissant : les protagonistes de ce récit décrivent un pays déchiré, où le viol est d’une banalité affligeante (une scène en particulier me reste en mémoire quand une femme est prise en stop par la police et qu’elle sait qu’ils vont la violer. Comprenant qu’ils sont quatre et qu’elle ne pourra pas leur résister, elle imagine, alors qu’elle est encore à l’arrière du véhicule, ce qu’elle fera après le viol, comment elle se lavera et ce qu’elle expliquera à ses proches pour éviter les questions), où la mort frappe à tous les coins de rue et où les partis politiques ont les mains liées avec les gangs pour le partage du pays, sous l’œil complice de la CIA qui préfère de loin des dealers et des trafiquants d’armes à des communistes.

Et au beau milieu de tout cela, il y a le Singer, Bob Marley, présenté ici non comme l’icône de la paix vénéré par tout le monde mais comme un chef d’orchestre qui a décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière. On est d’ailleurs loin de l’image aseptisée qu’on a traditionnellement de lui : leader rastafari, courtisé par le chef du PNP, le Singer agit au nom de son groupe, sous couvert d’agir pour la paix ou pour son pays. L’idéologie rastafari est d’ailleurs décrite ici avec moins de glamour. Certes ils fument des joints, mais leurs préceptes ne s’arrêtent pas là : par leur lecture biblique de la société où tout est l’œuvre du Mal (associé à Babylon), les Rastafari ne sont pas ce groupe non-violent tant célébré, et on peut voir à quel point l’image pacifique de Bob Marley a pu contribuer à leur donner une apparence aussi inoffensive (universellement vantée sur des t-shirts bon marché).

Alors qu’on se rassure, ce livre n’a rien à voir avec Quentin Tarentino, c’est beaucoup plus intelligent. Par son gigantisme, il m’a rappelée les trois romans de Madison Smartt Bell, mais son style est unique et je n’ai rien lu de comparable récemment.

HBO a acquis les droits du roman pour en faire une adaptation en série. Vu le potentiel du roman (viol, meurtre et gangs) et la facilité avec laquelle HBO dénature tout par son esthétique tape-à-l’œil, tout cela fait très peur.

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