Don Quichotte (2 tomes) de Cervantes et Rob Davis

Adaptation en deux tomes du monumental L’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche de Cervantès, par Rob Davis, auteur anglais assez peu connu de ce côté-ci de la Manche, ce Don Quichotte en BD reprend donc la trame du roman sans omettre (et visiblement il s’agit là d’une première dans les adaptations en bande dessinée de Don Quichotte) les multiples digressions dont se compose le roman original, proposant une BD construite, à l’instar de son modèle, comme un récit-enchâssant.

Le choix de Rob Davis pour cette adaptation a en effet été de rendre compte dans la bande dessinée de l’enchâssement entre le récit cadre et les récits enchâssés présents dans le roman. Le livre 1 s’ouvre donc logiquement sur le récit cadre et sur Cervantès s’adressant directement au lecteur depuis les barreaux de sa prison. Il intervient ensuite ponctuellement dans le récit pour le contextualiser et sert d’intermédiaire entre le(s) récit(s) et le lecteur. Une première anicroche est portée au récit-cadre lorsque Cervantès interrompt ce dernier en plein combat (sic !) entre Don Quichotte et un chevalier basque faute de connaissances sur la suite du duel. Il poursuit finalement son récit, en s’appuyant sur un manuscrit trouvé à Tolède, dans lequel l’auteur, un historien arabe du nom de Sidi Ahmed Benengeli, prétend narrer les aventures de Don Quichotte. Après une courte digression (deux pages de la bande dessinée racontant la découverte du manuscrit), le récit-cadre semble reprendre là où il s’était arrêté. Rob Davis rend visuellement compte de cette interruption du récit en dessinant nos deux duellistes suspendus dans le vide.

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La suite des aventures du chevalier errant s’appuie dès lors sur les dires de l’historien arabe, et il n’est pas étonnant de constater qu’à partir de ce moment va apparaître une multitude de récits enchâssés : « Le conte du chevrier » raconté par un berger rencontré en chemin par Don Quichotte et Sancha, puis « l’Histoire du chevalier Lope Luiz« , racontée par Sancha mais interrompue par Don Quichotte, le « Conte de Cardenio« , raconté en partie par ce dernier à Don Quichotte et à Sancha (la suite de l’histoire sera racontée par Cardenio à MMs Le vicaire et Le barbier, qui auront eux-mêmes entendus le début de l’histoire grâce à Sancha), la « Fable de Dorothée« , racontée par elle-même et enfin la « Nouvelle du curieux malavisé« , raconté par M. Le vicaire.

Un récit burlesque qui joue des codes habituels de la narration. Il y a une grande porosité entre le récit-cadre et les récits enchâssés du fait que plusieurs protagonistes sont à la fois narrateurs et personnages. Il y a également un jeu de confusion entre les narrateurs, lorsque par exemple Cervantès laisse la place à l’historien arabe (tout en étant toujours présent dans le récit) ou quand Sancha fait le lien entre le début du Conte de Cardenio et la fin (passant de lecteur à narrateur). Même jeu entre les lecteurs quand une histoire racontée à deux protagonistes est interrompue pour être reprise mais avec d’autres auditeurs.

Tout ces jeux d’écriture sont parfaitement rendus par Rob Davis dans la construction de son récit et dans l’utilisation de procédés visuels qui soulignent avec brio la pluralité des récits. L’auteur ne se contente donc pas de reprendre les éléments habituels attachés à la figure de Don Quichotte (comme beaucoup d’autres avant lui), mais il essaie (avec succès) de rendre compte de l’écriture de Cervantès, ce qui est absolument prodigieux.

004Cette écriture se fait souvent facétieuse, notamment lors des récits enchâssés, dans lesquels l’auteur jongle avec les registres de langue : familier dans les dialogues des personnages, plus soutenu quand il s’agit du narrateur. Ce faisant, Rob Davis joue avec les époques et avec son lecteur : les personnages des récits-enchâssés lui font des clins d’œil mais le narrateur le maintient dans l’époque, ce qui permet à l’ensemble du récit de rester crédible et donc de préserver la suspension d’incrédulité. Ces jeux littéraires, entre truculence et grandiloquence, rejoignent les jeux graphiques puisque les récits enchâssés sont dessinés de manière simple, presque naïve. L’une des meilleures planches est ainsi celle du « Conte du chevrier » :

ConteChevrier

Le second tome poursuit sur la même veine : comique, drôlatique même, et tragique. Car le personnage du Quichotte, dont la silhouette filiforme semble tout droit sortir  des illustrations de Gustave Doré, se pare ici avec naturel de l’esthétisme des comics. Rob Davis s’inscrit donc avec intelligence dans une tradition et un imaginaire graphique si riche tout en proposant sa propre vision, ce qui est une vraie prouesse. Le Chevalier à la triste figure est d’ailleurs fidèle à sa légende : beau dans sa folie, terrible aussi, et comme Sancho, on a envie de croire à son monde imaginaire.

Petits bémols cependant pour ce second tome : Rob Davis casse les codes qu’il a instauré et les personnages du récit-cadre emploient à leur tour un vocabulaire moderne, ce qui a tendance à faire sortir le lecteur du récit. (Plus anecdotique encore : quelques lourdeurs de traduction et quelques coquilles de mise en page, notamment avec des dialogues qui sortent des bulles, ternissent un peu le volume.)

Heureusement, les jeux littéraires reprennent avec l’échange épistolaire entre Quichotte et Sancho, ainsi qu’entre Sancho et son épouse, dans lequel ce sont cette fois-ci les lettres qui viennent troubler le récit graphique de la mascarade construite autour de Sancho, nouveau gouverneur de l’île imaginaire de Barataria.

De même, les mises en abyme pullulent tout autant dans ce second tome, et l’ensemble de cette oeuvre est un vrai régal, littéraire, graphique et artistique. Non seulement il donne envie de se (re)plonger dans le Quichotte original mais en plus il interroge le medium même choisi pour cette adaptation et le transcende ainsi. Or, ce constat constitue peut-être la définition même d’un chef-d’oeuvre. Merci, donc, aux éditions Warum de nous l’avoir proposés en France.

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