Rebellion de Colin Teevan

RebellionElizabeth (Charlie Murphy), May (Sarah Greene, vue en jeune sorcière désireuse de pouvoir dans la saison 2 de Penny Dreadful) et Frances (Ruth Bradley) sont trois jeunes filles que le théâtre et l’opéra rapprochent dans le Dublin de 1914, pourtant en proie aux divisions sociales et religieuses. Elizabeth, issue d’une bonne famille protestante, s’est entichée de Jimmy (Brian Gleeson, qui jouait déjà un Jimmy dans le dernier film de Ken Loach) et, avec lui, de la cause socialiste incarnée par l’Irish Citizen Army de James Connolly. Mais Jimmy est issue d’une famille pauvre vivant dans les tenements (les quartiers de logements insalubres de Dublin, dépeints avec ironie dans The Shadow of a Gunman par Sean O’Casey). May et Frances ont elles des vies plus modestes, mais guère plus simples, et la déclaration de guerre va forcer chacun à se positionner politiquement : loyauté à la Couronne britannique et home rulers (partisans de l’autonomie irlandaise au sein du Royaume-Uni) vont rapidement s’opposer aux séparatistes armés. La révolte de Pâques 1916 va bouleverser les vies ordinaires de ces femmes et de ces hommes devenus, par la force des choses, extraordinaires.

Un budget sans précédent pour la télévision irlandaise, des acteurs dont certains ont une renommée internationale (outre ceux déjà cités, les parents d’Elizabeth, Dolly Butler et Edward Butler, sont respectivement interprétés par Michelle Fairley et Ian McElhinney, vus dans Game of Thrones), un effort de reconstitution historique du Dublin de 1916 (la série a été tournée sur place l’an dernier) : la RTÉ One (la télévision publique) a décidé de lancer les commémorations autour de 1916 en grandes pompes par le biais de cette superproduction (à l’échelle irlandaise) télévisée diffusée au moment du nouvel an.

Le premier épisode est prometteur : les scènes d’exposition permettent rapidement de se rendre compte des dissensions qui déchirent les relations entre les personnages, alors même que ceux-ci se côtoient et se mélangent. Et si la caractérisation parait assez faible, certains dialogues sonnent justes. Lorsqu’au moment où le tocsin sonne dans Dublin en fin de soirée, Jimmy rentre du théâtre et voit son frère, Art. Ce dernier lui lance alors : « ça y est, c’est la guerre ». Ce à quoi Jimmy répond : « pas notre guerre ».

Elizabeth, Frances et May.

Rapidement, l’action se déplace à la veille de l’insurrection telle qu’elle fut prévue (le samedi de Pâques donc). Les cinq épisodes de la série suivront dès lors Frances, qui est en fait une nationaliste, suffragette et maîtresse d’école à Enda School, dirigée par celui qui devient le chef de l’insurrection, Patrick Pearse ; May, secrétaire et maîtresse du sous-secrétaire Hammond, au Château de Dublin, pour qui la révolte représentera une déchirure au plus profond de son intimité puisqu’elle découvre qu’elle est enceinte de son amant anglais ; et Elizabeth qui fuira la promesse d’une vie rangée et mariée à un officier engagé dans l’armée britannique pour combattre aux côtés de Jimmy, lui-même déchiré car vivant grâce au travail de la famille de son frère Art (y compris la prostitution de sa nièce) et pouvant ainsi se consacrer à ses luttes syndicales et politiques tandis que son frère combat sous l’uniforme britannique sur le Continent, permettant à son épouse de toucher la « separation pension« .

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St. Enda School que Pearse fonda pour y enseigner à une jeunesse (triée sur le volet ?) sa conception de l’éducation (une éducation classique, nationaliste, spirituelle) avec, par exemple, de nombreux spectacles pendant lesquels les élèves se déguisaient en personnages de la mythologie celte ou encore des parades dans Dublin.

Ce choix de personnages ordinaires permet ainsi à la série de proposer un portrait complexe de cette Irlande au moment de l’insurrection, portrait qui correspond à une historiographie récente, renouvelée par le courant « révisionniste ». En cela, la série fait oeuvre utile et répond à un désir, semble-t-il, du public pour une histoire plus nuancée du nationalisme irlandais.

Pourtant, très rapidement, les faiblesses de la série apparaissent et la plombent totalement.

Les leaders de l’insurrection paraissent effectivement particulièrement creux et si la série a décidé, ce qui est tout à fait acceptable donc, de ne pas se focaliser sur eux, elle aurait quand même pu faire l’effort de sortir des clichés les plus éculés et surtout d’une mise en scène à la fois rigide et insipide. Pearse et Connolly sont ainsi particulièrement mal soignés, victimes d’un monolithisme à la fois dans la mise en scène et dans l’interprétation (on sent que les acteurs ont eu du mal à enfiler le costume de ces personnages quasi-légendaires). De la même manière, toutes les scènes de combat sont filmés de manière pompière, sans aucun dynamisme et du coup sans aucune crédibilité. On se croirait à un spectacle de reconstitution historique pour touristes. Le budget semble avoir été ainsi bien mal utilisé.

Mais pire encore est peut-être le fait que la faible caractérisation des personnages se poursuit à mesure que la série progresse : pourquoi combattent-ils ? Pourquoi sont-ils prêts — ou non — à donner la mort ou à mourir ? Pourquoi sont-ils prêts à s’opposer à leurs familles, à leurs frères, maris, amants, épouses, maîtresses, enfants ? On ne le sait pas et on ne saura jamais.

Seuls les personnages secondaires méprisables sont réussis : le veule et fat Hammond (Tom Turner) et son épouse hautaine et extrêmement lucide sur son mari (Perdita Weeks) ; le dilettante et lâche Harry Butler (Michael Ford-FitzGerald), frère d’Elizabeth, mû uniquement par le besoin d’argent pour assouvir ses passions pour le jeu, l’alcool et les femmes. Cette galerie des lâches, concupiscents et cupides fonctionne, car leurs motivations, certes basses, sont visibles.

Derrière cette absence de caractérisation se révèle en réalité le pari raté de la série : en ne se focalisant que sur la semaine de la révolte, la série fait ainsi le choix de l’unité d’action mais escamote entièrement la politique, symptôme de la maladie consensuelle qui ronge la plupart des fictions historiques en général et l’Irlande actuelle en particulier.

En réalité, Rebellion nous en dit davantage par ce qu’elle ne montre pas et ne dit pas, à savoir les raisons qui ont poussé des femmes et des hommes ordinaires à tout sacrifier au nom de la cause indépendantiste. Car si elle l’avait fait, les auteurs/ producteurs auraient été contraints de se poser des questions bien plus ardues que l’exactitude des reconstitutions ou jusqu’à quel point les acteurs devaient pousser leur accent irlandais (qui disparait après le premier épisode). En effet, il aurait fallu se demander si le home rule proposé par l’Angleterre était un garant de liberté et d’égalité politique et sociale, si la révolte était nécessaire voire indispensable pour affirmer la dignité du peuple irlandais à se proclamer nation souveraine et donc à proclamer sa modernité politique. En d’autres termes, c’est bien de la question de la légitimité, celle de l’Angleterre à contrôler l’Irlande, celle des indépendantistes irlandais à proclamer une République souveraine, dont il aurait été question.

Mais voilà, Rebellion est donc à l’image du programme de commémorations officielles tel qu’il a été pensé par le gouvernement Fine Gael l’an dernier : consensuel à tout prix, s’inscrivant dans le paradigme libéral-success story-youpi d’une Irlande qui cherche à exorciser les fantômes d’une mémoire encore très divisée, paradigme qui, précisément, a pu émerger grâce à cette même historiographie révisionniste qui a remis en cause le récit nationaliste habituel dans les années 1970 et 1980, mais qui a du plomb dans l’aile depuis les scandales à répétition des années 2000 et la crise de 2008 qui ont décrédibilisé toute l’élite politique incarnant ce consensus. Le but de la série semble alors bel et bien d’éviter l’acrimonie qui caractérise le débat sur 1916 dès qu’il a lieu au niveau populaire (un exemple frappant est ainsi donné lors d’une hedge school organisée — comme souvent avec une haute tenue — par History Ireland en la personne de son éditeur, Tommy Graham, sur la Proclamation de 1916).

Diffusée à la veille des élections générales en Irlande qui étaient perçues par l’establishment irlandais comme les élections de tous les dangers avec un risque de percée décisive du Sinn Féin, Rebellion propose ainsi une sorte de contre-feu. La hantise semble bien avoir été celle du cinquantenaire de 1916, en 1966, lorsque le Fianna Fáil alors au pouvoir en avait profité pour se re-légitimer, produisant ce que d’aucuns ont considéré comme étant le socle politique et mental qui a donné naissance à la guerre civile, les « Troubles« , à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Cette peur explique ainsi  et montre bien, en tout cas à la télévision publique, que visiblement, l’Irlande a encore peur de parler de 1916, et ce que la République qui fut alors proclamée représente cent ans plus tard.

Patrick Pearse déclamant la Proclamation du Gouvernement provisoire de la République irlandaise au peuple d’Irlande, lundi de Pâques, 12h04, 24 avril 1916. A sa droite, James Connolly.

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