D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

Delphine est un écrivain reconnu, apprécié de ses lecteurs et des critiques. Elle multiplie les rencontres dans les festivals et va parfois à la rencontre des scolaires. Souvent, elle répond à la même question : Et maintenant ? Quel sera votre prochain roman ? Sauf que Delphine se heurte à deux problèmes, elle veut revenir à la fiction mais n’a pas encore trouvé un projet adéquat et, le temps passant ajouté à l’insistance de ses lecteurs, elle bloque sur la page blanche, incapable décrire la moindre ligne.

Arrive L. qui va progressivement s’immiscer dans sa vie. L. est nègre et s’est spécialisée dans l’écriture d’autobiographies d’individus médiatiques (hommes politiques ou acteurs). Elle est persuadée que le blocage de Delphine vient de son projet même de revenir à la fiction. Pour elle, le public ne veut plus de fiction (en tout cas pas en littérature), car, dans ce domaine, la télévision et le cinéma l’ont supplantée et seul le réel doit être investi par les écrivains. Les lecteurs veulent du vrai et ne veulent plus la tromperie de la fiction. Delphine le sait sans vouloir l’admettre, d’où son incapacité à écrire.

Perturbée par son impuissance chronique (elle ne parvient plus à écrire le moindre mot sur un post-it ou sur une liste de courses), et par son embarras quand il s’agit de s’opposer aux arguments de L., Delphine va peu à peu laisser sa place et accepter que L. écrive en son nom. D’abord des emails privés, puis de la correspondance administrative et enfin des préfaces littéraires. Un degré supplémentaire est atteint quand L. lors d’une rencontre avec des lycéens s’y présente à la place de Delphine.

Ce livre a reçu le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des Lycéens en 2015. L’auteur dans ce roman (car il s’agit bien d’un roman de fiction) se présente ainsi comme le narrateur et le personnage principal de cette histoire. Une histoire qui se veut un pied de nez à la tendance actuelle de la littérature française : celle du réel avant tout, soit sous la forme de l’autofiction (cf. Christine Angot ou Annie Ernaux) soit sous la forme de la biographie romancée (cf. Emmanuel Carrère, Patrick Deville ou Jean Echenoz), celle qui rejette l’invention (qu’elle concerne les personnages ou les événements), celle qui affirme le « je » et conspue l’utilisation de la troisième personne. Si, dans la biographie romancée, l’auteur n’est pas le personnage principal du récit (quoiqu’on en doute en lisant le Limonov de Carrère), l’autofiction confond les trois — auteur, narrateur, personnage principal — mais ne rejette pas forcément la fiction, ce qui lui permet de se distinguer de l’autobiographie. Certains critiques considèrent d’ailleurs que la « vraie » autofiction est davantage celle de Dante dans La Divine comédie, que les dérives actuelles qui ne sont que des autobiographies déguisées. Vraisemblablement, Delphine de Vigan se démarque de ces autobiographies en proposant un roman acceptant la fiction tout en confondant les trois points de vue.

Le propos du livre est on ne peut plus limpide : en offrant à L. (« L » pour lecteur?) la possibilité de défendre l’idée d’un goût assumé du public pour la littérature du réel, l’auteur tente d’en finir avec ce diktat pour mieux réaffirmer le pouvoir de la fiction (car oui tout est fiction, y compris dans le soi-disant réel car le réel n’est jamais là où on le croit).

Reste la manière avec laquelle elle mène son projet. Les nombreuses (et peu subtiles) références à Misery de Stephen King (lu il y a longtemps et dont je n’ai gardé aucun souvenir), loin d’inscrire le roman dans le même champ littéraire (le thriller), soulignent à quel point elle ne parvient pas, par son écriture, à créer la moindre atmosphère. Étrangement la fiction ne prend pas et, en tant que lectrice, j’ai constamment lu cet ouvrage comme un exercice littéraire, une réflexion sur le genre mais pas comme une oeuvre de fiction en tant que telle. Tout est trop limpide, univoque, il n’y a aucune attente, aucune surprise et la pirouette finale (ce fameux astérisque de L.) brille par son inutilité. J’aurais apprécié une réflexion du même genre, mais beaucoup plus diluée dans une fiction comme l’avait essayé (et brillamment réussi) A. S. Byatt dans Possession.

Ce qui m’amène au second problème. Si l’auteur décrit plutôt bien les tendances actuelles (la prédominance du récit personnel, le rejet de toute invention et de toute histoire), elle s’est en revanche moins focalisée sur leurs causes (homogénéité des éditeurs et leur connivence avec les critiques, tout cela entraînant un parfait cercle fermé qui ne tolère aucune entrave), sur les limites du discours sur le goût du public pour le réel (je ne pense pas que le public soit si intéressé par le réel, ce qu’ils veulent en l’occurrence, c’est du proche, du connu ou du reconnaissable, du rassurant et du réconfortant, que ce soit réel ou pas. Un réel perturbant, questionnant les représentations habituelles et les mettant en doute est systématiquement rejeté) et sur ce qui se fait ailleurs (car il semble bien que cette vogue de l’autobiographie romancée soit hélas une exception française).

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