Le dernier gardien d’Ellis Island de Gaëlle Josse

Novembre 1954. Dans quelques jours, le centre d’immigration d’Ellis Island va fermer. Son dernier directeur, John Mitchell, décide à cette occasion d’ouvrir un journal éphémère pour rendre compte de ce que fut sa vie de directeur sur l’île et clore ce chapitre, en attendant la retraite à Brooklyn. Reviennent à lui quelques souvenirs qui ont marqué son temps dans le centre : son arrivée, les premiers jours sur l’île et le choc qu’il éprouva devant ces milliers d’immigrés venus d’Europe gonflés d’espoir à l’idée de débarquer dans le nouveau monde ; sa rencontre avec Liz, infirmière au centre, qui deviendra sa femme mais décédera subitement le laissant seul ; Nella, une immigrée italienne envers qui il éprouvera une passion aussi violente que criminelle ; son confinement progressif sur l’île bientôt abandonnée comme s’il était le seul finalement à être coincé dans ce centre.

Deuxième roman que je lis de Gaëlle Josse. Dans Les heures silencieuses, elle partait d’un tableau d’Emmanuel de Witte, Intérieur avec une femme jouant du virginal, pour imaginer dans un court roman ce que pouvait être la vie de cette femme représentée sur la toile. Le procédé est ici un peu différent même si elle s’appuie toujours sur une réalité tangible — le centre d’accueil des migrants — pour imaginer la vie d’un de ses occupants. En effet, après avoir visité le centre d’Ellis Island, l’auteur s’est documentée sur l’histoire de ce lieu et, comme elle le dit elle-même, elle est entréd en écriture, pour raconter la vie du probable dernier gardien d’Ellis Island avant que le centre ne devienne un lieu touristique.

Curieusement, elle a crée un blog autour du livre, qui porte d’ailleurs son nom, non pas avant mais après la rédaction du roman, comme un prolongement. Il ne s’agit donc pas d’un travail préparatoire à l’écriture mais davantage d’un partage de document précédant et suivant la rédaction du roman. Même si le blog n’est finalement pas très fourni, on y voit à travers l’utilisation de la photographie, des archives et de la poésie, un souci de toucher ce qu’a été ce lieu pour les millions d’immigrés (mélange de fascination et de crainte), une volonté également d’interroger ce lieu à la lumière des migrations actuelles.

Comme elle utilise encore une fois l’entremise d’un média pour créer sa fiction (autrefois le tableau, ici le lieu), elle limite sa vision de l’immigration vers le nouveau monde à l’espace de l’île (comme elle limitait sa projection à l’espace du tableau). On ne connait pas ce qui à précédé l’arrivée des migrants sur l’île, de même qu’on n’aura aucune information sur leur parcours après leur passage dans le centre. Cette contrainte liée au lieu est doublée de deux autres contraintes que l’auteur (s’)impose(nt) : un choix unique quant au personnage-narrateur et au cadre temporel. On ne connaîtra donc d’Ellis Island que ce que veut nous en dire son dernier gardien, dans les derniers jours de la vie du centre. Autant dire qu’on regarde par le trou d’une serrure. Ces contraintes imposent au roman une vision très intimiste (ou inversement, parce qu’elle souhaite faire quelque chose d’intime, elle impose au roman ces limites temporelles et spatiales) : la vie du gardien d’Ellis Island occupe l’espace, faisant presque barrage à l’évocation des milliers de migrants. Ce qui est gênant, vu le lieu et la puissance fictionnelle qui peut s’en dégager.

D’Ellis Island nous n’entendons donc que la voix de John Mitchell, gardien et directeur scrupuleux qui, dans l’esprit de Gaëlle Josse, a essayé d’organiser au mieux le tri des migrants, reconnaissant parfois la brutalité des séparations, mais se cachant presque derrière la bonne conduite administrative du centre. Deux épisodes marquent sa vie, la mort de sa femme et sa rencontre avec Nella, une migrante. Deux épisodes qui ont compté pour lui et ont fait vaciller ses convictions, mais deux épisodes qui semblent dérisoires face à l’immensité de la détresse qui habitait ce lieu. L’intimité du roman devient vite problématique lorsqu’elle s’inscrit comme ici dans un lieu aussi important et riche dans l’imaginaire collectif. L’écriture intimiste convenait bien à sa démarche dans le précédent roman puisqu’elle partait d’un tableau d’un intérieur, là je trouve qu’elle est le symptôme d’un roman qui manque d’envergure et se cantonne dans des choses déjà vues. Honnêtement, Ellis Island méritait mieux et plus.

« Radicaux attendant la déportation », janvier 1920, auteur inconnu (source : https://en.wikipedia.org/wiki/Ellis_Island). Des « rouges », des anarchistes et des « radicaux », arrêtés à New York et dans les villes environnantes, furent parqués sur Ellis Island avant d’être déportés en pleine Red Scare.

 

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