La loi du marché de Stéphane Brizé

… aussi violente que la loi de la jungle. Thierry Taugourdeau (Vincent Lindon), la cinquantaine, en recherche d’emploi depuis 20 mois, père d’un enfant handicapé, doit accepter cette loi pour retrouver un travail qui lui permettra de vivre, de finir de payer sa maison, de financer les études de son fils. Après avoir enchaîné les stages sans espoir de trouver une place dans sa branche, Thierry finit par accepter un poste de vigile dans une grande surface commerciale, l’occasion pour lui de découvrir l’envers du décor ou comment les vigiles sont plus là pour surveiller les employées que les clients …

En plusieurs scènes, le film montre l’humiliation quotidienne que subit le demandeur d’emploi : stage sans embauche réelle, formation avilissante sensée aider le demandeur d’emploi mais qui ressemble davantage à une mise à l’épreuve, entretien inhumain via Skype pendant lequel l’employeur peut juger de la docilité de la future recrue tout en se protégeant loin derrière son ordi. A cela s’ajoute la responsable clientèle d’une banque qui devant la détresse de Thierry n’a rien d’autre à lui proposer qu’une assurance-vie (« parce qu’on sait jamais s’il advenait un décès ! »), un couple qui voyant le besoin d’argent de ce dernier en profite pour faire baisser le prix du mobile-home qu’il est contraint de vendre (sa seule fortune qui assurait à sa famille un lieu de vacances), le professeur principal qui s’étonne des résultats en berne de son fils, et le « menace » gentiment sur son orientation future.

Le salut arrive finalement, Thierry trouve un emploi de vigile dans une grande surface. Son boulot parait simple : repérer les clients qui volent dans les rayons. Sauf que rien n’est jamais simple. Il se retrouve bientôt à embarquer des clients qui volent pour se nourrir, puis des caissières qui gardent pour elles les bons de réductions jetés par les clients, jusqu’au crime de lèse-majesté quand l’une d’elles, quand les clients n’ont pas leur carte de fidélité, fait passer la sienne et empoche ainsi les points fidélités. Une ultime épreuve pour Thierry qui le conduira à refuser de faire partie de ce cirque. A quel prix ? Justement le film ne le dit pas et s’attarde sur le départ de ce dernier mais ne va pas au-delà, le lendemain par exemple quand il restera tous les problèmes d’avant, la maison, les études, la voiture.

La mise en scène lorgne du côté des documentaires réalistes, appuyé en cela par un casting mi-professionnel mi-amateur (notamment pour les employés du centre commercial). L’objectif est clairement de suivre Thierry, de s’attarder sur son calvaire et de montrer de façon parfois un peu appuyée la violence dont il est la victime. Une victime qui cherche à se défendre (face au personnel de pole emploi), mais qui semble parfois subir plus qu’agir (notamment face aux autres stagiaires qui critiquent sans vergogne sa prestation, allant même jusqu’à faire des commentaires déplacés sur son physique, le tout sur le ton amical et empathique).

On peut effectivement considérer que le film en fait un peu trop dans le déroulé des humiliations quotidiennes (le choix de faire du fils de Thierry un enfant handicapé n’était peut-être pas pertinent car cela renforce l’impression de misérabilisme qui n’était pas nécessaire). En même temps, il n’est pas loin de la vérité, bien au contraire et si cette vérité nous gène, c’est peut-être parce que nous ne voulons pas la voir, alors que nous la percevons. Vincent Lindon est magnifique et touchant dans ce rôle d’homme fatigué. J’ai perçu son apparente passivité non pas comme une résignation mais bien comme un épuisement — mais peut-être cela revient-il au même — ce que vient confirmer sa décision finale, ce courage d’en finir avec ce travail humiliant tout en ayant bien à l’esprit les conséquences de son geste. Dommage que le film se soit arrêté là.

Face à un cinéma français qui se complaît dans des intrigues bourgeoises égocentriques ou dans des comédies populaires débiles, la survivance d’un cinéma de facture plus sociale fait du bien, beaucoup de bien. Il manque à ce film la patte d’un Ken Loach, qui montrerait le tableau sans concession de la loi du travail en ne se limitant pas un point de vue unique (ici le chômeur), mais chercherait à dresser un état des lieux plus complet et donc plus ambivalent.

 

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