La Peur, roman (?) de Gabriel Chevallier, et film de Damien Odoul

La Peur est un roman/ récit autobiographique écrit par Gabriel Chevallier et publié en 1930. Dans la préface de l’édition Livre de poche de 2014, l’auteur ne désigne jamais son récit comme un roman, il utilise tour à tour les termes de livre, ouvrage ou texte. Par contre, dans une édition plus ancienne le terme de roman est ajouté au titre du livre, et ce terme est souvent utilisé pour présenter cet ouvrage. Reste que l’ambiguïté sur la désignation précise de ce texte, et son rapport à la fiction, demeure. J’utiliserai pour ma part le terme de récit de guerre, pour le distinguer des romans plus récents sur la Première Guerre.

Dans ce récit de guerre, l’auteur, reconnaissable sous les traits de Jean Dartemont, livre le témoignage de ses années de front, quand, à l’âge de 20 ans en 1915, il est mobilisé avec nombre de ses camarades. Etudiant aux Beaux-Arts, il devient en quelques mois simple soldat — il rate l’examen d’officier et ne sera pas gradé pendant sa mobilisation —  lui qui, dès 1914, abordait ce conflit avec curiosité mais sans véritable conviction. De ses années de guerre, il va se forger une haine tenace des officiers et des « gros » de l’arrière, et va surtout fustiger l’éloge de l’héroïsme porté par ceux qui ne connaissent rien du combat et notamment par les femmes. L’objectif de son témoignage tient en un aveu : le combat n’a rien d’héroïque, les hommes montent au front la peur au ventre et cette peur ne les quitte jamais. Peur de mourir bien sûr, mais aussi d’être mutilé ou de souffrir. Peur qui s’accompagne d’une détestation des discours de courage et de bravoure, discours qui ne font que masquer l’absurdité des attaques, la vanité des chefs et la disparition vaine de milliers d’hommes.

Il s’agit du premier roman autobiographique que je lis sur la Première Guerre alors que j’ai lu un grand nombre de roman de fiction sur ce sujet, un sujet qui, à partir des années 1990, a beaucoup intéressé les romanciers au vu du nombre de titre publiés, et ce phénomène s’est accru à l’approche du centenaire. Immédiatement après-guerre, dans les années 1920-1930, une première littérature sur le conflit a émergé parallèlement à la publication des mémoires et des journaux de guerre. En général, cette littérature du front était le fait de témoins, qui sous couvert de la fiction, racontaient leur expérience du conflit. La Peur appartient à cette première littérature à la croisée entre le témoignage et la fiction. D’ailleurs, le récit autobiographique prime sur le roman, d’une part parce que le style de l’auteur n’est pas très engageant, d’autre part parce que son souci se porte davantage sur le réalisme de ce qu’il décrit que sur ce qu’il appelle pompeusement l’art : « On a même résisté à la tentation d’y ajouter plus d’art. En se disant que l’art surajouté ne pourrait qu’affaiblir et qu’il n’a a pas à revenir sur le risque qu’on avait pris à l’origine ». L’art dénature donc un propos qui se veut avant tout réaliste. Passons.

On trouve dans le récit de Gabriel Chevallier une dénonciation de la guerre, ce sentiment d’être sacrifié pour le profit (pour ne pas dire la lubie) de quelques uns. En cela, il ne semble pas dénoter avec les autres romans de l’après-guerre, qui dénoncent avec virulence la brutalité du conflit, son inutilité, le sacrifice des soldats (cf. Les croix de bois).  Une dénonciation du conflit qui se retrouve uniformément dans tous les romans récents sur la Grand Guerre. Le récit de Gabriel Chevallier se démarque de l’imaginaire actuel par son aveu sur la peur ressentie par les soldats et sur certaines caractéristiques de son personnage comme son goût pour la solitude (là où certain vantent la camaraderie entre soldats, Jean aime partir seul en patrouille, goûte peu les jeux de carte avec les autres en parfait intellectuel qu’il est) ou son absence totale de conviction (patriotique / politique / nationale).

Deux scènes m’ont particulièrement marquée dans ce roman : celle décrivant les accords tacites entre les lignes dans les secteurs calmes (et la crainte des soldats de voir des chefs briser cet accord par quelques canonnades aussi inutiles que périlleuses) et la scène de l’attaque (pratiquement à la fin du roman) pendant laquelle le personnage de Jean Dartemont va tuer, moment unique où le poilu n’est plus celui qui est tué mais celui qui tue. Ces deux scènes m’ont parue plus authentiques, confirmant presque le statut de témoin de l’auteur, car ces deux événements sont rarement présent dans les fictions actuelles.

Une authenticité cependant toute relative, tout récit impliquant une forme de reconstruction, je n’ai aucun moyen d’en apprécier la part réelle et la part recréé. Je trouve d’ailleurs que le récit de Gabriel Chevallier laisse souvent entrevoir cette phase de reconstruction, dans les scènes notamment où il interroge ses camarades sur ce qu’ils pensent du courage et du patriotisme, scènes quelque peu irréelles dans l’action et qui ménage à l’auteur quelques longues pages de dissertation.

En lisant La Peur, j’ai eu plusieurs fois l’impression d’y lire l’origine de cette vision presque hégémonique du conflit dans la littérature actuelle : la prédominance de la figure du poilu en première ligne victime de la violence et non acteur de cette même violence, l’affirmation de la contrainte sans laquelle les poilus n’auraient pas accepté le combat. Cette uniformité de vue dans la  fiction me pose problème, d’une part parce que visiblement elle repose sur cette première littérature de guerre, écrite par des soldats qui ont probablement / partiellement reconstruits leur expérience de la guerre et qu’elle la poursuit en exagérant encore plus la victimisation / passivité des poilus, d’autre part parce qu’elle limite notre point du vue sur le conflit à un seul acteur — le poilu — et à une seule explication — la contrainte. Symptôme probable d’une époque en paix bien en peine de s’imaginer une violence consentie ou assumée. Il est étonnant qu’à l’heure où les historiens se querellent sur les raisons qui ont permis aux poilus de tenir (entre les partisans du consentement et ceux de la contrainte), sur l’imprégnation du discours des élites (sur le patriotisme, sur les conflits de civilisations, sur la défense de la nation ) dans les couches plus populaires, la littérature ait uniformément choisi son camp.

Et le cinéma également, puisque le livre de Gabriel Chevallier a été récemment adapté au cinéma par Damien Odoul. Une adaptation pompeuse qui alourdit plus encore le propos du livre et pour le coup, montre à quel point nos imaginations se complaisent dans l’image du poilu sacrifié. Dans le film de Damien Odoul, Jean/ Gabriel devient un engagé volontaire, (ce qui n’est pas le cas dans le livre). Il part donc la fleur au fusil et quitte sa bien aimée, Marguerite, avec qui il va entretenir une correspondance pendant les premières années du conflit, correspondance absente du livre, puisque le personnage principal est résolument célibataire. Le film est une suite de propos pompeux sur le sort des poilus, leur sacrifice et leur déchéance morale et physique, le tout dans un verni romantique, soutenu par l’échange épistolaire entre Gabriel et Marguerite. Tout est navrant de bêtise, et en dit long sur les clichés que la fiction véhicule sur ce conflit.

 

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