Des artistes chinois à la fondation Louis Vuitton

La fondation privée Louis Vuitton, vitrine mécénique du groupe LVMH et de son président Bernard Arnault, a pour mission depuis sa création en 2001 de faire découvrir au public parisien (mais pas que !) les artistes du XXe et du XXIe siècles dans un lieu d’exception, puisque le bâtiment a été conçu par l’architecte Frank Gehry. Cette fondation est ouverte au public depuis octobre 2014, et après une exposition monstrueuse de 60 œuvres majeures dans l’histoire de l’Art du XXe siècle (comme Le Cri de Munch, Les Constructeurs à l’aloès de Fernand Léger ou L’homme qui marche d’Alberto Giacometti ) empruntées à une quarantaine d’institutions pour un budget colossal et réunies sous le titre « Les clefs d’une passion », la fondation ouvre son espace aux artistes chinois, preuve que ces derniers ont le vent en poupe (et à l’occasion intéressent les financiers).

La présence des artistes chinois dans ce lieu d’exception se décline sous deux formes : une première exposition au sous-sol du bâtiment qui porte le nom de « Bentu, des artistes chinois dans la turbulence des mutations » et qui présente douze artistes de générations différentes, puis un second parcours qui mène le visiteur dans les trois niveaux du bâtiment et lui présente onze artistes chinois de la collection permanente de la fondation, dans un nouvel accrochage.

Dans les deux cas, nous sommes confrontés à une multitude d’artistes, qui diffèrent par leur thématique et leur technique (vidéo, peinture, sculpture ou même performance) ce qui fait que les deux parcours ne cherchent pas à démontrer un point de vue ou à caractériser une période ou un courant mais au contraire à donner à voir une diversité : dans chaque galerie sont exposées les œuvres d’un artiste (ou éventuellement deux artistes), afin que le visiteur se familiarise brièvement avec son travail. Ce qui fait qu’on a davantage l’impression de butiner, qu’il n’y a pas d’utilité à y chercher une cohérence globale (ou alors à l’échelle nationale), et que pour être tout à fait honnête, on a comme l’impression d’être relégué à une approche très immédiate à base de ‘j’aime / j’aime pas », parce qu’il me parait difficile devant tant d’artistes différents d’entrer dans chaque œuvre.

J’ai donc très bêtement fais ma liste des « j’aime » et je la livre dans le désordre ou plutôt dans un ordre sentimental en partant de celles qui m’ont le plus marquée. Tree d’Ai Weiwei. Si je connaissais l’artiste par son omniprésence dans les médias, je n’avais jamais jusqu’alors été au contact d’une de ses œuvres, et il a beau être devenu une rock star de l’art chinois, son arbre est juste impressionnant. Composé de morceaux de bois mort récupérés, l’arbre a été reconstitué à grand renfort de chevrons et d’objets métalliques qui sont apparents (il y a bien la volonté de montrer que l’ensemble ne tient pas par miracle, que les morceaux individuels ne s’emboitent pas parfaitement et qu’il faut une force notamment métallique pour les faire tenir tous ensemble). Et pourtant ces ensembles disparates finissent par former un arbre complet, certes mort, mais d’une beauté époustouflante.

« Tree » – Ai Weiwei, Fondation Louis Vuitton

Dans une galerie non loin sont exposées plusieurs œuvres de Zhang Huan  : une première qui m’a inspirée calme et sérénité malgré les circonstances qui ont présidé à la réalisation de cette œuvre. Si je me rappelle bien sa description, il s’agit d’une tête de Bouddha en cuivre et en métal détruite sous l’ère maoïste pendant la révolution culturelle (qui a vu de nombreux bâtiments et artefacts bouddhistes détruits par le régime). L’artiste, bouddhiste lui-même, évoque à travers cette œuvre la destruction d’une tradition et d’une culture ancestrale, mais d’une manière très sereine. En entrant dans la pièce où elle est exposée, on a vraiment l’impression que cette tête se repose, et c’est à pas feutrés que je me suis avancée vers elle, craignant finalement de la réveiller.

Long Island Buddha – Zhang Huan Fondation Louis Vuitton

D’autres œuvres de Zhang Huan sont exposées dans le parcours de la collection, j’ai été particulièrement admirative de l’une d’entre elles, Great Leap Forward, peinture monumentale, monochrome, faite à partir de cendre d’encens (à en croire le livret d’expo, l’artiste aime utiliser des matériaux organiques et n’hésite pas à y ajouter des détritus), avec des morceaux de débris (bois ? clous ?) qui paraissent déposés sur la toile. Great Leap Forward décrit la construction d’un canal d’irrigation, les ouvriers représentés semblent minuscule face au gigantisme du chantier. L’utilisation de la cendre donne à cette toile une impression de brouillard, comme si ce que nous voyons allait bientôt disparaitre.

Great Leap Forward – Zhang Huan (2007) – fondation Louis Vuitton

Changement de technique avec Cao Fei, et sa magnifique vidéo Whose Utopia. Ce film a été tourné en Chine en 2006 dans une usine de fabrication de luminaires Osram. Il se divise en trois parties : dans la première, « Imagination of Product », Cao Fei filme le travail des machines puis des employés dans un style très documentaire ; dans la deuxième, « Factory Fairytale », ces mêmes employés quittent leur poste de travail (et abandonnent leurs gestes répétitifs) pour incarner leur rêve dans les couloirs de l’usine (danseuse, guitariste, sportif…) dans un style mélangeant documentaire (visuel) et onirisme (musique) ; dans la dernière partie, « My Future Is not a Dream », ils reprennent leur poste de travail mais sont filmés de façon statique, face caméra, une musique doucereuse accompagne leur temps de pose (la vidéo est visible en intégralité ici). Cette vidéo dégage une impression de proximité et de distance, proximité par les rêves que l’on partage avec eux, distance par rapport à leur condition de travail et de vie. L’écart entre les deux, magnifié par l’artiste, laisse sans voix. (Un extrait ci-dessous 🙂

Une autre vidéo a retenu mon attention, celle de Tao Hui, The Dusk of Teheran. Une jeune femme, célèbre, prend un taxi à Téhéran pour se rendre à son mariage et disserte avec le chauffeur sur le sens de sa vie, elle qui, à 40 ans et malgré sa célébrité, n’est pas encore mariée et n’a pas d’enfants. L’intérêt de cette vidéo réside dans le fait que les paroles de cette femme ont été réellement prononcées par une autre femme, célèbre elle aussi, mais à Hong Kong. La rencontre entre ces deux réalités, loin de cantonner ces faits à des régions du monde, en montre au contraire l’universalité.

Et pour finir, Qiu Zhijie, From Huaxia to China, une gigantesque carte (un peu sur le modèle de la carte du Tendre), composée de six panneaux, peints à l’encre et qui détaillent les transformations qu’a traversé la Chine depuis son antiquité jusqu’à nos jours. Difficile de rendre compte de toutes les inscriptions sur cette carte, mais convergent vers le cœur central des idéologies aussi opposées que le Maoïsme, le libéralisme, le nationalisme, le populisme et la défense des droits d’homme. Pour avoir une idée plus précise de cette carte, c’est ici.

From Huaxia to China – Qiu Zhijie – Fondation Louis Vuitton (2015)

Que garder de cette exposition ? D’abord l’incroyable diversité et vitalité des artistes chinois. Ensuite, l’impression que ces artistes sont parfaitement connectés au monde, mêlant dans leur pratique, techniques traditionnelles (comme la calligraphie) et techniques plus modernes (comme l’utilisation de la vidéo ou du Web avec Second Life). Beaucoup d’entre eux s’intéressent aux relations entre l’individu et le collectif dans une société chinoise en pleine transformation, d’autres s’interrogent sur la place du passé (de sa survivance) dans la grande marche en avant vers la modernité. A travers eux, comme on l’avait vu à travers le cinéma (voir ici et ) on sent une société inquiète, traversé par des transformations brutales, qui interroge son histoire passée mais est également très critique de ce qu’elle voit venir.

Et tout cela exposé dans l’antre du capitalisme. Curieux et logique quand on sait la capacité de ce dernier à tirer profit de tout, y compris de ceux qui le critiquent.

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