Thirteen Ways of Looking de Colum McCann

Recueil de trois nouvelles et d’un court roman, publiés en octobre 2015, dont le titre fait référence à un poème de Wallace Stevens, Thirteen Ways of Looking at a Blackbird, et qui donne aussi son nom au court roman. Il est suivi des trois nouvelles What Time Is It Now, Where You Are ? de Sh’Khol et de Treaty. Il s’agit du troisième recueil de nouvelles publiés par Colum McCann, après Fishing the Sloe-Black River en 1994 et Everything in This Country Must en 2000.

Thirteen Ways of Looking raconte la dernière journée de Peter Mendelssohn, un juge à la retraite, de son réveil difficile jusqu’à sa tragique disparition. Peter Mendelssohn est âgé de 82 ans, il vit seul depuis la mort de sa femme et a besoin de l’aide d’une soignante pour s’habiller et surtout se laver (avec l’âge, il est devenu incontinent). Sa journée commence plutôt mal, mais il se réjouit à l’idée de retrouver son fils Elliot pour un lunch dans son restaurant préféré et il veut être physiquement impeccable devant lui. Le repas ne se passe pas comme il aurait pu l’espérer, son fils ne quitte pas son portable des yeux, prétexte finalement un rendez-vous urgent pour quitter le restaurant et son père. Ce dernier finit pourtant tranquillement son repas malgré son énorme déception. En sortant, il est mortellement agressé. Des détectives enquêtent sur sa mort, cherchent, en s’appuyant sur les différents caméras de surveillance, des détails pour tenter de trouver le meurtrier. Le récit est découpé en 13 sections, introduites par une strophe d’un poème (en respectant à chaque fois l’ordre du poème et sa structure), et se construit alternativement à partir du monologue intérieur de Peter, qui évoque son travail, sa vie, ses relations avec son fils, et des informations glanées par les enquêteurs à partir des vidéos de surveillance installées dans l’appartement, dans le hall de l’immeuble, dans la rue et dans le restaurant.

What Time Is It Now. Where You Are? s’intéresse aux difficultés éprouvées par un écrivain qui doit écrire à l’occasion du nouvel an une courte nouvelle pour un magazine. Il choisit comme personnage principal de son récit, une jeune femme, soldat en Afghanistan, qui va tenter de passer un appel à sa famille pour leur souhaiter la nouvelle année. Mais comment écrire un appel longue distance ?

Sh’Khol raconte l’histoire d’une disparition inquiétante. Une femme, qui vit seule avec un enfant sourd de 13 ans, qu’elle a adopté alors qu’il n’avait que 6 ans, découvre avec horreur qu’il a quitté seul un matin leur maison de location pour se rendre à la plage. Toute la journée, avec l’aide de la police et de quelques bénévoles, elle va scruter les environs à la recherche de son fils, persuadée qu’il s’est noyé par sa faute.

Dans Treaty, une religieuse plutôt âgée, découvre à la télévision le visage de l’homme qui l’a violée alors qu’elle était captive dans une jungle d’Amérique du Sud (Colombie ?). Ce dernier est devenu un homme influent qui négocie au nom de son pays un traité de paix à Londres. Après beaucoup d’hésitation, elle décide de se rendre sur place pour le confronter …

What Are You Looking At – Banksy

Sur l’ensemble du recueil, j’ai de loin préféré le court roman. What Time Is It Now, Where You Are ? m’a semblée très anecdotique ; Treaty, même si j’anticipais un autre traité (mais j’aurais du m’en douter connaissant ce farceur de Colum McCann) m’est apparu comme trop proche du réel, même si elle restait dans la thématique du recueil sur l’apparence et l’imperfection de ce que l’on perçoit comme réel. Quant à Sh’Khol, elle est pour beaucoup de journalistes critiques la plus réussie du recueil, je n’en ai personnellement qu’un souvenir vague, mise à part sa fin plutôt glaçante.

J’ai par contre, beaucoup aimé Thirteen Ways of Looking, par sa construction scandée par le poème, par l’effet de communication distanciée qu’elle met en place entre le dialogue intérieur de son personnage et ce que disent de lui les vidéos de surveillance, par sa fluidité enfin et son évanescence. A l’image du poème de Wallace Stevens, la perception du temps semble incertaine (au vers « It was snowing and it was going to snow, l’auteur répond « It is happening, as the poet says, and it is going to happen »), notre perception au sens plus large échappe à la sagacité des caméras : que voient-elles ? Tout mais finalement rien car que voit-on dans l’expression d’un regard, dans le mouvement d’une main ou dans l’affaissement d’un corps. Tout est alors question de point de vue, d’humanité presque, alors que les caméras n’en ont aucune. Pour prouver (/marquer) la supériorité de la fiction sur le réel, l’auteur permet au lecteur de voir plus, et notamment de connaitre avec certitude l’identité de l’agresseur, là où les détectives n’ont qu’un vague soupçon.

More cameras in the city, than birds in the sky

Alors que les jurés débattent pour rendre leur jugement (ils ne disposent que des témoignages vagues et d’images floues ou ambivalentes sur l’accusé), Colum McCann clôt son récit sur leur difficulté à statuer sur le réel (on se connaitra d’ailleurs pas leur verdict car l’important est ailleurs), tout en plaçant son lecteur dans la position de celui qui sait. Le réel est partout, il envahit nos espace, semble délégitimer l’importance de la fiction, alors qu’elle est nécessaire voire essentielle pour voir le monde.

Les journalistes ont énormément glosé sur l’agression dont a été victime Colum McCann alors qu’il écrivait ces textes, et notamment le premier. Sa réaction a été comme toujours tout en nuance

Sometimes it seems to me that we are writing our lives in advance, but at other times we can only ever look back.

… ce qui dans sa perception toute relative du temps revient au même.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s