All That Is Solid Melts Into Air de Darragh McKeon

« All that is solid melts into air, all that is holy is profaned, and man is at last compelled to face with sober senses his real conditions of life, and his relations with his kind ».

Cette citation tirée du premier chapitre du Manifeste du Parti communisme de Karl Marx, ouvre le roman et lui donne son titre. Karl Marx y faisait référence aux volontés de la bourgeoisie de casser l’ensemble des rapports sociaux et de maintenir le prolétariat dans une insécurité sociale perpétuelle. Pour beaucoup, cette citation préfigurait déjà ce que serait le capitalisme, une exploitation des moyens de production à l’échelle mondiale, poussée par le besoin de plus de profits, laissant l’individu démuni. Elle est suivie d’une citation de H. G. Wells, tirée de Tono-Bungay, où l’auteur définit la radioactivité comme une maladie contagieuse, comparable au déclin des vieilles cultures dans les sociétés, « a lost of traditions and distinctions and assured reactions ».

Dans ce premier roman écrit par Darragh McKeon, écrivain irlandais né en 1979, l’association de ces deux citations parait incongrue, pourtant l’auteur semble, ce faisant, proclamer le lien entre radioactivité et capitalisme, deux maladies de la modernité. Après une première page sans contexte (on ne sait pas qui parle, ni quand), l’intrigue se focalise sur la catastrophe de Tchernobyl, à travers le destin de huit personnages : Grigory, un médecin envoyé sur place en urgence après l’accident nucléaire, qui tente d’imposer en vain des procédures de protection pour les personnels travaillant au nettoyage de la centrale, puis se consacre à la prise en charge des victimes ; une famille   — le père,  sa femme Tanya et leurs deux enfants Artyom et Soyia — vivant aux abords de Tchernobyl, qui est évacuée puis relogée dans un campement à Minsk où officie le médecin ; Maria, l’ex-femme de Grigory, qui vit à Moscou avec sa sœur Alina et son neveu Yevgeni, ce dernier étant un prodige du piano mais, du fait de ses conditions de vie (pauvreté de la famille et manque d’ouverture à cause du régime communiste), n’est pas en mesure de développer tout son talent.

Huit personnages, certains au plus près de la centrale, d’autres plus éloignés comme un gradient pour mesurer l’impact de la catastrophe et son onde de choc dans l’espace, mais également dans le temps. Le roman est en effet divisé en trois périodes : l’immédiat de l’accident en avril 1986, puis environ six mois après en novembre 1986 enfin quinze ans plus tard en avril 2011.

A la lumière de la catastrophe de Tchernobyl, l’auteur livre un procès en règle contre le système communiste : hommes politiques corrompus, incapables de gérer l’urgence, désireux de protéger l’image nationale, au prix de nombreux morts, services de l’Etat plus occupés à surveiller la population qu’à organiser l’évacuation ou la prise en charge des contaminés. On apprend finalement peu de choses nouvelles sur la catastrophe ou sur sa gestion, et l’auteur aurait peut-être dû élargir son point de vue aux sociétés occidentales, qui ne déméritent pas quand il s’agit de masquer les effets désastreux de certaines décisions pour la santé de leur concitoyen, non pas au nom de la mère partie, mais à celui du dieu argent, que ce soit à l’époque des faits ou maintenant (si si, je vous assure, le risque de développer à terme des cancers est minime comme le disent si bien les experts à l’époque). Il aurait été intéressant d’aller au-delà de l’exemple de Tchernobyl, comme l’invitait logiquement la catastrophe de Fukushima.

Concernant maintenant la mise en scène romanesque l’auteur fait preuve d’une estimable habilité à faire vivre ses personnages et à créer des situations ou des scènes emblématiques. Le choix de placer des personnages dans l’espace immédiat de la centrale et d’autres dans un espace plus éloigné, permet au lecteur de percevoir l’onde de choc de la catastrophe, et de voir également comment les autorités ont cherché à circonscrire cette vague. Maria, Alina et Yevgeni, bien que touchés par l’événement à travers le personnage de Grigory, continuent de vivre normalement et sont confrontés à des difficultés très éloignées de ce que vit la famille d’Artyom (que ce soit le harcèlement de Yevgeni, la surveillance de Maria ou les problèmes avec les leçons de piano). Le lecteur peut également observer comment circulent les informations, par qui et par quel moyen et surtout comment elles sont décodées par la population. Il s’agit d’ailleurs d’un des points les plus intéressants du roman (parce que finalement très actuel), la vulnérabilité des populations par rapport aux accidents ne venant pas de leur manque d’information mais plutôt de leur impossibilité / incapacité à les prendre en compte.

L’auteur fait le choix de suivre tous les personnages en même temps, et de les suivre sur plusieurs mois, voire plusieurs années en faisant même quelques sauts en arrière pour évoquer leur vie avant la catastrophe. Une pensée, un dialogue servent de lien entre le passé et le présent et l’ensemble se tient car les personnages sont facilement identifiables, et pour être tout à fait honnête, plutôt monolithiques. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal avec le personnage de Yevgeni, dont je ne vois pas bien l’intérêt dans cette histoire (si ce n’est pour la fin positive ?). J’aime beaucoup par contre le personnage du médecin : proche de Sisyphe, il incarne cette capacité à continuer son travail malgré l’impossibilité de l’exercer au mieux, malgré la lucide conscience que l’essentiel se joue ailleurs et que dès lors la lutte est vaine.

Enfin l’auteur réussit de très belles scènes, trois m’ont particulièrement marquée : quand Artyom cherche son père après l’évacuation de la zone contaminée (les hommes ont été séparées du reste de la famille pour être employé sur la centrale), il cherche à retrouver un homme qui l’avait aidé quelques semaines auparavant. Cet homme vivait du commerce des déchets, le garçon décide donc de se rendre dans l’un des lieux de stockage de la ville. Il y découvre un monde où les hommes vivent tels des rats recherchant un reste ou un détritus pouvant prolonger de quelques heures leur survie, un monde dissimulé bien qu’à ciel ouvert. Survient la mort du père, que la famille finit par retrouver dans un hôpital de la ville. Une mort en forme de supplice, l’homme crachant littéralement ses organes un à un. Sa souffrance contraste avec la résignation passive de sa famille qui attend sans colère ni larme mais avec respect la fin de son calvaire dans une salle voisine. Enfin une scène donne un peu plus de corps au personnage de Grigory quand l’auteur détaille sa routine de chirurgien : on y voit un homme méthodique, concentré à l’extrême dans ses gestes, absent des autres et focalisé uniquement sur le corps de son patient. Une scène que j’ai trouvé juste.

Reste la citation de Karl Marx. Si l’auteur réussit bien à évoquer la catastrophe de Tchernobyl et ses conséquences sur les populations, il n’étend pas son propos au-delà de ce simple exemple et surtout, à force d’insister sur l’incurie des autorités soviétiques, il ne livre aucune réflexion sérieuse sur la maladie capitaliste.

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