The Knick (saison 2) de Steven Soderbergh

La saison 1 se terminait sur l’image d’un flacon d’héroïne, nouvelle trouvaille que certaines praticiens utilisaient pour guérir leur patient de leur addiction à la cocaïne. John Thackery (Clive Owen), brillant chirurgien du Knick, se voyait alors placé dans un institut prodiguant ce nouveau traitement pour l’aider à en finir avec son goût pour l’opium et la cocaïne ! En son absence, le docteur Edwards (Andre Holland) espère obtenir le poste de premier chirurgien, d’autant que Bertie (Michael Angarano) a quitté l’hôpital sur un coup de cœur (il n’a en effet pas apprécié que la belle infirmière Lucy ait fricoté avec Thackery) et que Gallinger (Eric Johnson) a du mal à concilier travail et famille, sa femme s’enfonçant dans la dépression et la folie, malgré la perte de ses dents (encore un traitement de pointe !).

Mais les événements se bousculent à New York : Cornelia Roberston (Juliet Rylance), maintenant mariée, vit à San Fransisco et ne peut donc plus appuyer Edwards, son frère Henry (Charles Atkin) gagne peu à peu la confiance de son père mais il cherche également à investir dans ses propres projets (comme le métro). Il se garde donc de contrarier de trop son père et ses associés dans la gestion de l’hôpital, d’autant qu’un nouveau Knick va voir le jour, plus grand, plus moderne, plus coûteux et donc moins concentré dans les mains de la famille Roberston. Sœur Harriet (Cara Seymour) est en prison, en attente de son jugement pour avoir fait avorter illégalement des femmes, mais son ami Tom Cleary (Chris Sullivan) a fait la promesse de la faire libérer. L’inspecteur Speight poursuit ses investigations pour garantir la sécurité sanitaire de la ville et Herman Barrow (Jeremy Bobb) profitant du projet concernant le nouvel hôpital perpétue ses petits trafics pour le plus grand bien de sa maitresse prostituée. Quant à Lucy (Eve Hewson), elle espère le retour de Thackery, convaincue de l’avenir de leur relation. Rien de bien nouveau donc et pourtant que de changements !

Steven Soderbergh poursuit son exploration de cette modernité en marche avec toujours autant de classe, d’élégance et de brio. La ville de New York apparait sous sa direction comme un espace en bouillonnement, les immigrés affluent, les projets se concurrencent, la ville se modernise dans un rythme effréné. Elle est la propriété des parieurs, des explorateurs, des riches investisseurs qui la façonnent en hâte dans une fébrilité majestueuse.

Dans cette véritable course en avant, les rapports sociaux changent, évoluent de manière brutale, les convictions se délitent, d’autres se forment, la science devient un nouvel eldorado et, dans une société qui en a à peine fini avec la religion, certains la consacrent déjà comme une nouvelle croyance. Le chirurgien devient la figure tutélaire de ce nouveau monde : il innove, brise les anciennes croyances, et prétend forger de nouvelles. La série s’attardent sur ceux qui montent dans le train de la modernité, pour le meilleur et pour le pire : l’eugéniste côtoie l’hygiéniste, l’évangéliste l’avant-garde contraceptive, le charlatan l’apprenti psychiatre.

Tout cela est à la fois beau et effrayant, ce qui est souligné par la réalisation. Des plans larges, des plan-séquences au ras du sol, des contre-plongées, Soderbergh tout à tour réalisateur, responsable de la photo et monteur, utilise toute la gamme visuelle pour donner du rythme et du corps à cette société en mouvement. Qu’ils marchent, qu’ils pédalent, qu’ils utilisent encore les cabriolets ou qu’ils aient succombé aux charmes incertains  de la voiture électrique, les personnages avancent vers plus de « progrès », en tout cas vers un futur qu’ils inventent en marche, sans états d’âmes, sans en mesurer toutes les conséquences, avec la conviction qu’ont ceux qui se croient en avance sur leur temps.

Cette nouvelle société côtoie bien évidemment l’ancienne et leurs rapports sont brutaux : mari qui divorce sans ménagement pour s’installer avec sa maîtresse, femme célibataire qui use consciemment de ses habiletés sexuelles pour améliorer sa situation, ancienne nonne qui vit en colocation avec un homme, femme mariée qui se refuse à n’être qu’une femme au foyer — les individus font des choix libres, radicaux, à la face du monde, en n’ayant aucune crainte des autres (les hommes notamment) ou en les assumant (spécialement les femmes). Quand il met en scène cette ancienne société, Soderbergh s’attarde, éclaire ses scènes d’une lumière doucereuse comme lors du bal ou lors de l’incendie, comme s’il accompagnait patiemment ce monde qui disparait.

Soderbergh porte ici à nouveau un regard d’entomologiste sur la société et la condition humaine. Sa caméra, à l’instar des scalpels de ses personnages, dissèque littéralement nos pulsions et les fondements sur lesquels nous édifions nos existence en nous berçant de l’illusion que ces fondements sont très anciens et très solides. Soderbergh nous montre au contraire qu’ils sont nés dans une confusion totale, qu’ils sont le produit de passions, de vanités, de pulsions et qu’ils reposent sur la force de conviction mais également sur la roublardise de ceux qui en ont émergé (ou parfois qui ont péri en leur donnant naissance).

La musique de Cliff Martinez, souvent associé aux réalisations de Soderbergh, vient souligner cette marche vers le progrès, une marche frénétique, inéluctable, entraînante car générant son propre mouvement, un courant qui vous emporte, presque doucereux, et contre lequel vous ne pouvez rien, même si vous percevez confusément à quel point il est inquiétant.

Aucune certitude à présent sur la suite de la série. Il est possible qu’une saison 3 soit tournée, mais probablement sans Steven Soderbergh, ce qui serait fâcheux. The Knick suivrait alors le modèle de True Detective, nouveau réalisateur, nouveaux personnages, nouvelle époque mais même thématique.

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