The Other Side de Roberto Minervini

Mark se réveille nu dans la forêt de la mangrove quelque part en Louisiane. Puis, le pénis à l’air, il marche sur l’asphalte jusqu’au mobile home où vit sa sœur et, avec elle et son neveu, fume du crack…

Dans la même (?) forêt, des miliciens, treillis de camouflage et armes automatiques, s’entraînent en vue de la révolution à venir face à la tyrannie d’Obama et de l’ONU. Entre ces deux images, à travers ce partage d’un même espace, un point commun : cet « autre côté », donc, de l’Amérique, cette face sombre du rêve qui est peut-être sa vérité, incarnée par les « White Trash« , et que le réalisateur italien Roberto Minervi, vivant aux Etats-Unis, a choisi de filmer non pour dénoncer mais pour voir en eux l’humanité. Pour nous les faire comprendre. Plongée en apnée dans les miasmes fétides de la vase du Deep South.

Filmer l’âpreté de la sordide réalité de la vie des déclassés avec humanité : voilà ce que parvient à faire Roberto Minervini. Sa caméra, avec une très belle photographie, dans une esthétique du « cinéma du réel », grain de peau mis en valeur, qu’il soit lisse ou rugueux, regards de haine éclairés avec intensité, étreintes physiques ressentis avec tendresse, montre la vie, tout simplement, des paumés, des égarés, des drogués, des cinglés, des déclassés, des racistes, des fêlés, des apeurés.

Dans cet environnement mélangé, entre urbain et nature luxuriante, l’Amérique se déploie, maladive, mais vivante. La première partie du film, fiction-documentaire interprétée par des acteurs jouant leur propre rôle, suit Mark et Lisa, couple de drogués et criminels condamnés à la prison, planqués pour éviter les autorités, vivant de petits boulots (auxquels Mark est très attaché), pour lesquels la famille reste une valeur fondamentale. Le film oscille alors entre le beau, voire le sublime,  et l’abject (scène insupportable de strip-tease précédé d’un shoot avec une femme enceinte) où la chair, quoiqu’il en soit, est laide et souvent triste car le corps est le lieu de l’autodestruction de ces êtres à la dérive (magnifique scène de Mark ramant dans la mangrove).

L’amour familial, l’attachement à la mère-patrie identifié à un idéal qu’ils ne connaissent pourtant pas et la volonté de vivre leur vie comme ils l’entendent rappellent à la fois Mud mais également la première saison de True Detective et font également le lien avec la seconde partie du film, une exploration des milices libertariennes.

De nouveau, ce sont les blancs mais cette fois-ci ils sont de la classe moyenne (on le suppose : dommage que le film ne montre que des scènes de fêtes et d’entraînements, car il aurait été passionnant de voir le quotidien de ceux-là). Ce qui les caractérise est leur idéologie : persuadés que leur mode de vie est menacé, c’est-à-dire leur « liberté » sublimée et associée aux « Etats-Unis d’Amérique », ils se construisent une paranoïa qui fait sens et dans laquelle Obama, l’ONU et FoxNews (contrôlé par Obama !) cherchent à les contrôler. Face à cette menace, ils se préparent donc et s’entraînent au maniement des armes.

Ils font la fête, également, pour réaffirmer leurs valeurs. Les filles montrent leurs seins refaits dans des concours de tee-shirt mouillés et une femme avec un masque d’Obama fait une fellation à un pénis en plastique, car « Omaba Sucks » (ainsi qu’ils l’écrivent sur une voiture qu’ils canardent ensuite). Masculinité, racisme anti-noir et discours du repli sur un passé mythifié (où ils s’imaginent retourner à un mode de vie agraire, fondement de l’Amérique) : ceux-là ne sont pas déclassés mais sont hantés par la possibilité du déclassement. Leurs propos, tout emprunts de cette idéologie libertarienne, donne à réfléchir sur la signification et l’héritage spectral de la Révolution américaine aujourd’hui (et le parallèle avec la France est troublant).

Les similitudes et les différences entre les deux groupes sont tout aussi importantes. Le corps est sans doute la clé : les premiers s’abîment dans leur propre corps, en y injectant toutes sortes de substance (drogue, alcool, médicaments) des corps usés comme des vieux pneus, des corps trop maigres ou trop gros, des corps qu’il faut régénérer en allant nus dans la forêt ; les seconds mettent en scène leurs corps musclés, refaits, parés dans des rituels de parades militaires ou sexuels.

Voilà donc ces « White Trash » mis à nus, ces déclassés ou obsédés du déclassement dont l’existence repose sur le fait que les noirs sont encore en-dessous d’eux, ainsi que le disait, lors d’une conférence au festival Etonnants Voyageurs, Ta-Nahesi Coates. Sélectionné pour « Un certain regard » à Cannes l’an dernier et projeté donc à l’occasion du festival de Saint-Malo, ce film montre bien qu’il ne faut pas se contenter de dédaigner ou de mépriser ces gens-là puisqu’ils disent une vérité sur les Etats-Unis et sur le Monde.

 

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