Mer Noire de Dov Lynch

Deux jours après la mort de son père, Dimitris reçoit la visite de son oncle. Si la conversation s’engage normalement autour de l’organisation de l’enterrement, elle dévie très vite sur le sort de Nico, le frère de Dimitris. Leur père était un membre respecté de l’IRA, qui s’est peu à peu retiré de la lutte armée. Ses deux fils, Dimitris et Nico, s’étaient également engagés mais leur expérience du combat s’était achevée sur un fiasco : Nico avait dû s’exiler pour éviter une sanction lourde de la section régionale, quant à Dimitris, soutenu par son père, il avait réussi à quitter l’IRA. Maintenant que ce dernier est mort, Frank, le chef de la section régionale de l’IRA veut que Dimitris reprenne sa place dans l’organisation, et surtout il veut que ce dernier lui dise où est Nico pour que la sanction soit  appliquée. Or Dimitris n’a qu’une vague idée sur l’endroit où se cache son frère et surtout il ne veut pas en révéler l’emplacement sachant ce qu’il adviendra…

Premier roman de l’écrivain irlandais Dov Lynch (à ne pas confondre avec Paul !), dont on connait peu de choses. Présenté comme un « diplomate », autrefois chargé de recherches à l’institut de sécurité de l’Union européenne, aujourd’hui « conseiller politique » à l’Unesco, ce spécialiste du Caucase écrit donc son premier roman … en français, renouant ainsi avec une tradition romanesque initiée par le grand Samuel Beckett. D’origine irlandaise, Dov Lynch est né aux Etats-Unis et a fait ses études à Yale. Spécialiste de la guerre et notamment des conflits en ex-URSS, il parle anglais, russe et français, langue qu’il a choisi pour écrire afin de sortir d’une logique économique et politique anglo-saxonne et se forcer à porter un regard neuf sur les conflits périphériques en Europe. A l’entendre sur France Inter, on comprend également qu’il s’est progressivement laissé tenter par l’écriture fictionnelle, passant des résumés analytiques, à la forme de l’essai pour enfin faire son entrée en littérature par ce premier roman.

Soldat marginalisé d’un conflit que tout le monde veut oublier, Dimitris quitte l’Irlande à la recherche d’un frère qu’il connait peu, vers un pays qui fut celui de sa mère, décédée alors qu’il n’était qu’un enfant. D’un bout à l’autre de l’Europe, Dimitris se dépouille de son histoire au fil de son voyage en bateau, en train ou en voiture et s’enfonce dans une Europe périphérique, à rebours des flux migratoires actuels, vers l’Abkhazie, une région en proie à un conflit contre la Géorgie, un conflit qu’il ne comprend pas. L’écrivain s’était donné comme objectif de révéler le côté sauvage de l’Europe, un continent qui se croit en paix mais qui par son histoire passée ou par son actualité récente n’en a finalement jamais fini avec la guerre et ses stigmates.

Le roman est de fait assez étrange : si le début de l’histoire rappelle de façon presque convenue les méandres de la guerre civile en Irlande du Nord et ses répercussions présentes dans les rapports humains (même si l’auteur apporte peut-être un élément peu connu à cet imaginaire du conflit en insistant sur la marginalisation des anciens membres de l’IRA dans cette Irlande du Nord cheminant doucement vers la paix), le voyage de Dimitris vers l’Abkhazie plonge le lecteur dans une Europe méconnue, une Europe des marges qui semble si éloignée de l’image que le public occidental a de cet espace. En même temps que le narrateur erre dans les confins de cette Europe de l’Est, le lecteur se trouve confronté à un univers étrange, presque décalé dans sa temporalité, en proie à une guerre dont finalement personne ne comprend réellement l’enjeu.

On sent que l’auteur a voulu faire un parallèle entre le conflit nord-irlandais et la guerre en Abkhazie, pour mieux révéler le paradoxe d’une Europe qui se croit en paix alors que tout lui rappelle ses conflits présents et passés et pour probablement montrer la fragilité de cette dernière (à l’image de la fragilité de l’accord de paix de 1998). Dommage cependant qu’il ne le fasse qu’à l’échelle d’un individu, et qu’il en fasse un cheminement personnel, là où le sujet aurait sûrement mérité un traitement polyphonique.

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