The Witch: A New England Folktale, de Robert Eggers

Dans la Nouvelle-Angleterre à l’époque du Commonwealth, William (Ralph Ineson) et Katherine (Kate Dickie), et leurs cinq enfants, sont chassés de la plantation. Obligés de s’exiler loin de la civilisation, ils s’installent à l’orée d’une forêt, dans une ferme, où ils tentent de vivre, en cultivant la terre et en priant, selon leurs convictions puritaines. Mais bientôt, la disparition inexpliquée du bébé vient plonger la famille dans la douleur, et leur fille ainée, Thomasin (Anya Taylor-Joy), semble catalyser des phénomènes que tous vont identifier comme diaboliques. Face aux malheurs qui s’abattent sur eux, les membres de la famille se tournent de plus en plus vers Dieu, et se retournent les uns contre les autres.

La Nouvelle-Anglette puritaine du XVIIe siècle, la forêt, les contes populaires, la sorcellerie : laissons-nous séduire par l’appel du sabbat…

Premier film de Robert Eggers qui a reçu le prix du meilleur réalisateur à Sundance, The Witch est remarquable par son ambition, sa maîtrise et son intelligence.

Présenté de manière complètement absurde, au point de totalement rater la portée de l’oeuvre, comme un film d’horreur ou d’épouvante, The Witch, s’il emprunte quelques éléments au genre en question, est bien davantage un thriller psychologique et historique. Pour le dire autrement, The Witch est un film d’histoire des mentalités. Il est une tentative — réussie, donc — de nous faire comprendre ce que signifie la croyance aux sorcières, et donc de nous plonger dans l’univers mental de ces colons puritains, ayant fui les persécutions en Angleterre ou envoyés par l’Angleterre de Cromwell, pour fonder une Nouvelle Jérusalem dans le Nouveau Monde.

Pour y parvenir, grâce à une cinématographie époustouflante, le film reconstitue l’univers visuel et sonore de cette Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle afin de nous permettre, par la matérialité visuelle, de nous imaginer la spiritualité. Le choix du format (1:66:1), la photographie qui semble parfois sortir tout droit des peintures hollandaises du XVIIe siècle, et la musique, faite de choeurs hantés et de cordes stridentes, tout en dissonance et en tension, sont autant d’éléments qui nous font vivre la ferme, la forêt, les chèvres, les champs, les cauchemars, les hallucinations, la peur — la peur, surtout, celle du péché, en permanence.

La beauté visuelle de certains plans est parfois époustouflante. Robert Eggers cite Kubrick comme l’une de ses inspirations, et cela se voit. Mais s’il cite surtout Shining, comment ne pas faire le rapprochement plutôt avec Barry Lyndon ? On y retrouve effectivement la même volonté de mettre en film l’univers pictural de l’époque représentée.

L’immersion devient totale par les dialogues. Le parler est celui du XVIIe siècle : vocabulaire, tournures de phrase, prononciation sont ceux de l’époque. (Ce qui fait que voir ce film en version originale est encore plus nécessaire que pour les autres.) Le réalisateur le dit : pour écrire le film, il a directement puisé dans les journaux, les compte-rendus de procès de sorcellerie, les livres de l’époque — les sources, en d’autres termes (même si la curiosité pousserait à demander : lesquelles, exactement ?).

Ainsi nous est-il donné à voir le processus qui conduit à l’émergence soudaine de la sorcellerie. L’isolement social, l’imprégnation totale de la hantise du péché, les tentations et les peurs que cette hantise nourrissent (Caleb, le fils ainé, effrayé à l’idée que son petit frère n’ait pas été baptisé avant de disparaître, la transformation en jeune femme de Thomasin dont le prénom est tout un programme: « She hath begat the sign of her womanhood« ) et, bien évidemment, l’environnement : hostile, étrange, imprévisible. Comme dans Twin Peaks, la forêt, filmée en plans fixes, exsude une aura de mystère cauchemardesque. Mais surtout, le bouc, noir comme il se doit, Black Philip ainsi que le nomment les deux petits jumeaux dans des comptines très étranges, semble littéralement possédé.

Dès lors, ce sont tous les motifs liés à la sorcellerie et de la féminité  — la fille qui devient femme, le bouc noir,  la maternité ou son impossibilité, la fertilité, humaine ou de la terre, le corbeau, la forêt, la possession (le « speaking in tongues« ), la gémellité,  le cauchemar, le pacte avec le démon, le sabbat — qui sont présentés et re-chargés de sens, un sens religieux, profondément puritain, même si le cadre même du film laisse entendre que cette lecture religieuse s’appuie sur un fond immémorial et universel.

Fiction dans laquelle tout est vrai — ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on vit — The Witch est donc une fabuleuse étude de cas de sorcellerie, inscrite dans son époque et dans son espace et porté par une véritable maîtrise du cinéma.

Un chef d’oeuvre, donc ?

Demandez-lui :

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