Le Grand Orchestre des Animaux à la Fondation Cartier

expo-paris-fondation-cartier-le-grand-orchestre-des-animauxExposition présentée à la Fondation Cartier jusqu’au 8 janvier 2017 ayant pour thème les paysages sonores des écosystèmes ainsi que les représentations de l’homme sur le monde animal. L’exposition pour une grande part s’appuie sur le travail de l’américain Bernie Krause, un musicien (il était compositeur pour le cinéma et a réalisé notamment la musique d’Apocalypse Now) devenu, suite à un doctorat en bio-acoustique, bio-acousticien, consacrant ses recherches à l’étude des paysages sonores de différents écosystèmes en vue de révéler l’impact de l’activité humaine sur ces paysages sonores.  L’exposition se divise en trois espaces : à l’extérieur est exposée une oeuvre d’Agnès Varda ; au rez-de-chaussée sont exposés les travaux de plusieurs artistes venus du Brésil, du Japon, de Chine, des Etats-Unis, du Congo et du Bénin, la scénographie de l’ensemble est réalisée par deux artistes mexicains ; enfin, à l’étage inférieur est présenté le travail de Bernie Krause sous la forme d’un grand orchestre des animaux, puis des photographies réalisées par des scientifiques du CNRS et enfin une installation visuelle et sonore sur le plancton.

Le visiteur est invité à débuter l’exposition par le rez-de-chaussée où il découvre grâce à la scénographie de deux artistes mexicains un ensemble d’œuvres vidéos, de photographies et d’œuvres picturales organisées de manière à recréer la forme d’un orchestre symphonique.

sceno

Taller Mauricio Rocha et Gabriela Carrillo

J’aime bien l’idée de placer l’arbre planté à l’entrée du musée à la place du chef d’orchestre. Le 1 correspond à un mur de carreaux de céramique, où sont peints à la main des représentations d’oiseaux, qui part de l’arbre et se prolonge dans le musée. L’oeuvre est une commande de la Fondation à l’artiste brésilienne Adriana Varejão. Suivant l’endroit où se place le visiteur, il peut avoir l’illusion que les oiseaux tournent autour de l’arbre. En 2, est exposée une large fresque, White Tone, réalisée pour l’exposition par l’artiste chinois Cai Guo-Qiang, qui reprend un travail précédent, l’installation Heritage (reproduction en 3D de 99 animaux qui viennent boire au même point d’eau). Cai Guo-Qiang est semble-t-il passionné par les feux d’artifice, il a donc utilisé pour réaliser cette fresque de la poudre à canon (son travail préparatoire est expliqué dans une courte vidéo), le résultat est étonnant puisqu’on a l’impression de voir une fresque rupestre.

White Tone, Cai Guo-Qiang, 2016

Derrière la fresque, en 3, est exposé le travail photographique de Manabu Miyazaki, un artiste japonais, sans lien apparent avec l’illustre cinéaste. Un petit panneau nous explique que l’artiste installe un appareil photographique avec commande infra-rouge qui lui permet de se déclencher dès qu’il perçoit un mouvement. Les animaux comme les humains sont donc pris au piège de son appareil photographique, les photos sont étonnantes par leur netteté et leur couleur (on se demande même si elle n’ont pas été retouchées mais à priori non). Il réalise ensuite des montages de ces photographies, trois sont présentés dans le cadre de l’exposition. Celui intitulé Mort dans la nature frappe particulièrement, car même si auparavant la frontière entre l’art et la photographie animale était déjà contestée, elle l’est plus encore dans ce dernier montage où l’on voit, photographie après photographie, la décomposition d’un faon au pied d’un bosquet d’arbre. La qualité du grain des photos, les couleurs vives, la netteté des images donnent un aspect sur-réaliste et donc poétique à cette séquence de fusion entre la vie animale évanouie et l’environnement, comme si la carcasse était de pierre et que notre existence corporelle était une extension physique, biologique, de notre environnement.

On quitte l’univers de la photographie animale pour se plonger en 4 dans la vidéo animalière avec deux scientifiques américains — Til Laman et Edwin Scholes — qui travaillent pour le National Geographic. Leur projet au sein de l’organisation s’intitule Birds of Paradise, aussi les cinq vidéos présentées ici font la part belle aux oiseaux et à leur parade.  Encore une fois l’exposition joue de la frontière entre ce qui relève de la démarche scientifique et ce qui se conçoit comme démarche artistique. Et l’artiste qui se joue le plus de cette frontière est probablement Hiroshi Sugimoto (5).  Utilisant des animaux empaillés présentés dans des muséums d’histoire naturelle, l’artiste les photographie séparément puis les replace dans leur habitat d’origine et leur donne vie grâce à des procédés de retouches photographiques. Le résultat est bluffant et cherche à montrer que toute vision est une re-construction de notre oeil, la photo ici servant à le montrer par l’image.

Alaskan Wolves, Hiroshi Sugimoto, 1994

Le parcours au rez-de-chaussée se termine par l’exposition de plusieurs artistes venus du Congo ou du Bénin — Pierre Bodo, JP Mika, Moke et Cyprien Tokoudagba — qui tous se consacrent à la peinture. C’est une partie plus faible — ou moins accessible :  peinture aux traits enfantins, saturées de couleur et presque trop extravagante pour le profane. Le visiteur est ensuite invité à sortir du musée pour aller admirer la cabane qu’a construite Agnès Varda pour sa chatte adorée. Au delà de l’anecdote, c’est l’occasion également de faire un tour dans le jardin et y découvrir l’installation d’un artiste écossais en hommage à Saint-Just (décidément la Révolution est partout).

Ian Hamilton Finlay’s The Present Order is the Disorder of the Future, 1984

Et nous arrivons à l’étage inférieur, divisé pour l’occasion en trois salles d’exposition. Dans la salle 1, le visiteur va enfin pouvoir admirer le travail de Bernie Krause, grâce à l’extraordinaire installation visuelle et sonore du studio United Visual Artists. Comme dit précédemment, Bernie Krause s’est spécialisé dans l’enregistrement des sons des écosystèmes qu’il divise en trois catégories : la biophonie (sons biologiques émanant des espèces animales), la géophonie (sons non biologiques émanant du vent par exemple) et l’anthropophonie (sons crées par l’homme comme sa voix ou le bruit d’un avion). L’objectif de ses recherches est double, s’il cherche dans un premier temps à enregistrer les sons pour mieux les connaitre et pour comprendre leurs liens avec la musique humaine, Bernie Krause cherche également à évaluer l’impact de l’anthropophonie sur la biophonie : selon lui les sons humains sont nés de l’orchestre de la nature et en font partie, le drame humain étant de l’avoir oublié et donc d’être dissonant par rapport au reste de l’orchestre. Au fil du temps, évaluant cet impact négatif de l’anthropophonie sur la biophonie, son travail s’est mué en entreprise de conservation. Grâce à ces enregistrements, il a crée cinq ensembles musicaux, qu’il appelle paysage sonores, car à l’exception de celui consacré aux océans, les quatre autres ensembles ont été enregistrés dans le même environnement, et ne font entendre que la faune liée à ce dernier.

Le studio United Visual Artists a créé pour l’occasion une installation visuelle remarquable qui permet au visiteur d’apprendre à lire les empreintes sonores des espèces enregistrées telle des notes sur une partition de musique. Installé au centre de la pièce, ce dernier est entouré sur trois côtés d’un immense écran vidéo divisé en deux parties : sur la première on peut suivre l’enregistrement des sons sur un échelle allant du plus grave au plus aigu (mesurée en hertz), sur la seconde on peut voir l’inscription de ce son sous la forme d’un sonogramme. De petits textes apparaissent ponctuellement pour identifier le sonogramme à l’animal qui l’a produit. Progressivement le visiteur apprend à écouter et comprend ce qu’il entend : il peut par exemple reconnaître l’animal à l’empreinte sonore qu’il produit, ou se rendre compte que les insectes sont dans la zone des aigus, les mammifères dans celle des graves, et que les oiseaux se situent au milieu, ou faire l’expérience de la polyphonie animale et voir qu’elle n’est pas une cacophonie mais que bien au contraire elle n’est qu’harmonie (les sons se suivent, chacun occupe un espace sur la gamme sonore, et même si le hurlement des loups fait taire tout le monde à l’exception du geai, les sons reviennent et on peut parfaitement moyennant un peu d’effort les distinguer parfaitement). Bien évidement aucune image ne vient polluer cette expérience pour qu’elle reste au maximum sonore.

Le Grand Orchestre des Animaux, Bernie Krause, United Visual Artists, photo Luc Boegly

Il y a donc cinq séquences sonores d’une douzaine de minutes chacune dans cette présentation (Camp KM41, Amazonas, Brésil ; Mungwezi Ranch, Gonarezhou National Park, Zimbabwe ; Crescent Meadow, Sequoia and Kings Canyon National Parks, Californie, États-Unis ; Algonquin Provincial Park, Ontario, Canada et Océans), elles sont précédées d’une vidéo de Raymond Depardon et de Claudine Nougaret sur Bernie Krause (où il expose face caméra son travail de musicien et de scientifique), et de cinq courtes vidéos où l’artiste expose l’impact de l’activité de l’homme sur la diversité acoustique des écosystèmes sous la forme d’un avant/après (l’exemple le plus probant, outre le silence observé sur la partie détruite de la barrière de Corail, est celui de Lincoln Meadow qui montre que même dans une forêt où l’on pratique la coupe sélective, vendue comme respectueuse de l’environnement par l’entreprise qui s’en est chargée, l’impact de l’activité humaine sur la diversité sonore du lieu est saisissante bien que visuellement invisible).

Au départ la durée des séquences parait longue, puis, on apprend à écouter. Alors prévoyez du temps pour écouter toute cette partie, parce que le travail réalisé par Bernie Krause et par le studio est exemplaire et mérite qu’on s’y attarde. Et au bout d’un moment, on se sent extrêmement bien à écouter les grenouilles, les cigales, les coyotes ou les geais.

Les deux dernières salles sont consacrées au plancton, dans la première à travers des photographies du biologiste Christian Sardet, avec l’aide du CNRS et de Tara Océans. puis dans une installation visuelle et sonore de Shiro Takatani et Ryuichi Sakamoto, qui à l’aide des photographies du biologiste ont imaginé cette immersion visuelle et musicale vers ces formes de vie méconnues et pourtant indispensables.

Plancton, aux origines du vivant, Christian Sardet, Shiro Takanati et Ryuichi Sakamoto, photo Fondation Cartier

De fait, cette exposition, simple en apparence, présentée comme s’adressant aux enfants, est une réussite totale : elle nous permet d’interroger les rapports entre l’art et la nature et, à travers les sons, l’inscription de l’homme dans son environnement, le tout comme une immense et vertigineuse réflexion sur la vie, humaine, animale, végétale, sur le bios.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s